Après la défaite militaire de Daech dans son dernier bastion syrien de Baghouz, Bachar Al-Assad considère qu’il a gagné la guerre. Mais peut-il remporter la bataille de la reconstruction ? Le géographe Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie, décrypte cette nouvelle phase.

Bachar al-Assad peut-il remporter la victoire de la reconstruction de la Syrie ?
Bachar al-Assad peut-il remporter la victoire de la reconstruction de la Syrie ? © AFP / ANADOLU AGENCY / Baraa Darwish

Une réunion sur l'avenir de la Syrie se tient jeudi 25 et vendredi 26 avril à Nur Sultan, la capitale kazakhe. Cette conférence est parrainée par la Russie, la Turquie et l’Iran. Après la défaite militaire de Daech, le président syrien considère qu’il a gagné la guerre. Mais qu'en est-il de la reconstruction ? 

Pour le géographe Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie, maître de conférences à l’Université Lumière-Lyon 2, Bachar Al-Assad n'a en tout cas aucune intention de quitter le pouvoir. La reconstruction se fera avec lui ou ne se fera pas.

FRANCE INTER : Une transition politique comme celle que veulent les européens est-elle possible ?

Fabrice Balanche : "La transition 'à l'européenne', c'est largement une illusion. Il n'en est pas question. Les Européens voudraient un processus électoral pour les élections présidentielles de 2021 qui inclurait les réfugiés syriens, lesquels pourraient voter sous contrôle de l'ONU. Il est évident que le régime n'en voudra pas. Les Russes et les Iraniens non plus. Donc même s'ils disent oui, on traînera dans les démarches, 2021 arrivera et on aura l'élection de Bachar al-Assad avec la majorité des inscrits présents sur le territoire syrien. Et puis on repartira pour sept ans."

Bachar el-Assad a gagné la guerre, mais est-ce qu'il va gagner la bataille de la reconstruction ?

"La reconstruction de la Syrie sera difficile, parce qu'il n'est pas question pour les Occidentaux de la financer, ni pour la Banque mondiale ou le FMI d'apporter leur concours. La Banque mondiale a chiffré les pertes de la guerre à 240 milliards de dollars. En fait, ce sont les pertes d'exploitation, c'est le manque à gagner de la Syrie. C'est une reconstruction selon les critères Banque mondiale. Or quelques dizaines de milliards suffiraient à rebâtir le pays, qui se reconstruit de toute façon avec l'argent venu de la diaspora, des réfugiés syriens en Europe. J'étais à Qameshli l'année dernière, où il y a eu un boom de la construction. Qu'est-ce qui se passe ? D'où vient l'argent ? Tout simplement des gens qui sont réfugiés en Allemagne et en Suède et qui envoient quinze ou vingt mille euros, soit à peu près ce qu'ils économisent en un an ou deux. La reconstruction se fait a minima, sans forcément avoir des égouts, des canalisations d'eau. Les gens se débrouillent pour alimenter leur maison en eau et en électricité, et le pays se reconstruit."

Mais ce ne sont pas des grands chantiers... 

"Nous ne sommes pas dans les grands travaux d'infrastructure, parce que ces derniers exigent beaucoup d'argent. Les Iraniens ont prévu de construire une centrale électrique à Lattaquié, par exemple, qu’ils financeraient eux-mêmes. Ils vont essayer réparer le réseau électrique syrien. On va voir comment ils vont le financer. Et puis il y a tous les ponts détruits sur l'Euphrate, qu'il faudrait reconstruire. Ces ponts, ce sont les Américains qui les ont bombardés dans leur lutte contre Daesh. Donc je pense que le gouvernement syrien va présenter la facture aux États-Unis. Les grands projets immobiliers, comme Marotta City près de près de Damas, sont bloqués du fait des sanctions de l'Union européenne. Il n'y a pas forcément de marché pour un quartier de luxe dans la capitale. Qui plus est construit sur les ruines de Darayya."

Chez les Européens, on a l'impression qu'il y a une grande contradiction. On aimerait reconstruire... mais Bachar el-Assad est toujours là. Comme il n'y a pas de transition politique, on hésite et on freine, non ?

"On aimerait reconstruire en tout cas, certains pays comme l'Allemagne par exemple, qui accueille 600 000 réfugiés syriens susceptibles de faire jouer le regroupement familial, d’accueillir leur famille, leurs parents. Les Allemands voudraient bien reconstruire la Syrie aussi parce que si la misère s'installe, le terrorisme, le djihadisme, va se développer. Mais des pays comme la France bloquent et ont mis en place des poursuites internationales pour crimes contre l'humanité, crimes de guerres, etc. Des poursuites qui paralysent finalement la machine européenne. Ce qui n’empêche pas certains États, à titre à titre individuel, bilatéral, comme l'Allemagne et la République Tchèque, de participer."

Dans quel état d'esprit est Bachar al-Assad ? Que va-t-il faire de sa victoire ?

"Bachar el-Assad est vraiment dans l'esprit du vainqueur. Il a eu son baptême du feu pendant sept ans et il considère qu'il est victorieux. Bon, il doit quand même naviguer entre la Russie et l'Iran. Il n'a pas une marge de manœuvre très grande. Mais il joue un peu de la concurrence entre les deux pays pour avoir de la liberté. Ce qui va se produire, c'est que va s’installer en Syrie une chape de plomb pendant cinq ans, une répression pour tuer vraiment toute velléité d'opposition. Naïvement, on pense que ne pas aider la Syrie à se reconstruire, c’est créer des problèmes économiques qui vont déstabiliser le régime et l'obliger à partir. Ça n’est pas du tout ce qui va se passer. Après cette répression, après cette guerre, les gens opposés à Assad vont partir. Ils ne vont pas risquer de se retrouver emprisonnés ou d'être tués. Donc c'est plutôt le terrorisme islamique qui risque de se développer s'il n'y a pas de reconstruction de la Syrie."

Justement, la Syrie est une société fracturée et traumatisée. Comment peut-on reconstruire "humainement" le pays ?

"On sort effectivement d'une guerre civile. Et les guerres civiles sont vraiment les conflits les plus difficiles à terminer, parce qu'on a besoin de réconcilier les belligérants entre eux. Là, on a 7 millions de Syriens qui sont à l'extérieur du pays. On en a encore à peu près 5 millions qui vivent en dehors des zones contrôlées par le gouvernement syrien, qu’elles soient tenues par les Kurdes ou par les gens de Hayat Tahrir el-Cham (branche d'Al Qaïda en Syrie). Lorsque ces territoires reviendront dans le giron de l'Etat syrien, on assistera à de nouvelles migrations, parce qu'en plus, du côté d'Idleb se trouvent les opposants les plus durs à Assad. La solution pour Bachar al-Assad, c'est l'expulsion et le maintien à l'extérieur de millions de personnes qui ne pourront pas rentrer parce qu'ils ont soutenu l'opposition."
 

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