Alors que la bataille territoriale contre l'Etat Islamique s'achève en Syrie et en Irak, des familles syriennes dont les proches ont disparu après avoir été arrêtés par Daech demandent aux pays de la coalition internationale en Syrie, dont la France, de les aider à connaître le sort de ces victimes.

Les membres de la coalition des familles des personnes enlevées par l'organisation Etat Islamique posent avec les photos des disparus, lors d'une conférence de presse à Paris.
Les membres de la coalition des familles des personnes enlevées par l'organisation Etat Islamique posent avec les photos des disparus, lors d'une conférence de presse à Paris. © Radio France / Claude Guibal

C'était le 20 juillet 2013. Cinq années se sont écoulées, mais Ghadir Naoufel ne peut oublier. "C'était la nuit, Firas, mon mari était au café avec un ami à Raqqa. En revenant à la maison, en voiture, ils ont été arrêtés par des hommes cagoulés et armés. Ils ont demandé à Firas de descendre de voiture, il est descendu, et ils l'ont emmené avec eux. On ne sait pas ce qu'il est devenu... "

Firas Haj Saleh, le mari de Ghadir avait 42 ans, il était fonctionnaire, c'était surtout une figure de l'opposition démocratique à Raqqa, très actif dès le début du soulèvement syrien, puis un des premiers à s'opposer à l'État islamique, lorsque les djihadistes ont commencé à arriver dans sa ville. Quelques jours avant son enlèvement, il avait reçu un ultimatum, raconte Ghadir, son épouse : "Pars, sinon on te tuera". Firas a choisi de rester. 

Selon les organisations syriennes, ils seraient, comme lui, plus de 8 000 à avoir disparu entre les mains de l'organisation djihadiste

"C'étaient les premiers résistants à Daech, des lanceurs d'alerte"  

Nadim Houry, directeur du programme Terrorisme/anti terrorisme de Human Rights Watch explique "Leurs proches sont des activistes ou des journalistes, beaucoup ont été kidnappés en 2013, au moment où l'organisation commençait à s'implanter dans le nord de Idlib, à Alep ou à Raqqa. Ce sont les premiers résistants à l'État Islamique, de véritables lanceurs d'alerte, qui ont commencé à  documenter, à filmer ce que faisait le groupe, des gens connus localement. Des activistes pacifiques en grande partie, mais il y a aussi des gens qui ont combattu, parfois dans l'Armée syrienne libre, ou même parmi les forces du gouvernement syrien. Daech, pour installer sa puissance à ce moment là, n'a toléré aucune résistance."

Pas d'identification des corps dans les fosses communes

Avec la chute de Baghouz, à la fin du mois de mars, l'EI a perdu le dernier territoire qu'il détenait en Syrie, signant la fin territoriale du califat autoproclamé par l'organisation djihadiste en 2014, à cheval sur la Syrie et l'Irak. Depuis, dans les zones reconquises, souvent par les Forces démocratiques syriennes (FDS) à majorité kurde, on ne cesse de découvrir des fosses communes.  

Les corps y ont été jeté pêle-mêle, au fil du temps. Victimes des bombardements de la coalition ou du régime, prisonniers exécutés par les djihadistes, tous sont mélangés, et anonymes. 

Alors que la vie reprend dans ces localités, les fosses communes sont vidées, les corps déplacés pour être inhumés dans des sépultures individuelles, mais en l'absence de moyens, d'experts et dans la plus grande précipitation. Pas d'enquête médico-légale qui permettrait de connaître les conditions et la date approximative du décès, pas de prélèvement ADN qui permettrait de faire le lien avec les familles et d'identifier les corps. Les anciennes prisons où l'État islamique détenait ses prisonniers sont souvent détruites, comme pour faire table rase de cette page sinistre, alors que sur leurs murs, les prisonniers ont parfois gravé leur nom, leur histoire, rappellent les familles des disparus.  

Une catastrophe, pour l'avocat syrien Anwar Albuni : "Daech est fini, tout son territoire a été reconquis. C'est maintenant qu'il faut agir, tant qu'il reste encore des preuves exploitables sur place. Si on laisse faire ainsi, toutes les preuves seront détruites, les informations seront définitivement perdues, les gens impliqués dans ces meurtres auront disparu, et il n'y aura plus rien ni personne pour nous donner des réponses."

Plus de 8000 personnes auraient disparu dans les geôles de Daech, selon les organisations syriennes.
Plus de 8000 personnes auraient disparu dans les geôles de Daech, selon les organisations syriennes. © Radio France / Claude Guibal

Pour Nadim Houry, de l'ONG Human Rights Watch, les pays de la coalition internationale partie prenante au conflit syrien, comme la France ou les États-Unis, ont le devoir moral et éthique d'aider les familles en communiquant les informations récoltées auprès des djihadistes capturés, ainsi que sur la multitude de documents récoltés au gré des victoires contre Daech. 

Des preuves utilisées uniquement pour la lutte anti-terroriste, pas pour les victimes

"L'État islamique était un état très bureaucratique. Les djihadistes écrivaient qui était détenu, qui était jugé, transféré et où", rappelle Nadim Houry. "Aujourd'hui, on ne sait pas vraiment où sont ces documents, des documents essentiels pour que les familles puissent avoir des réponses. Sont-ils aux mains des Forces démocratiques syriennes, ou des services de renseignements occidentaux qui les ont obtenus?

"Les puissances occidentales se sont réjouies à juste titre de la victoire territoriale contre Daech. Mais au moment de passer à l'après-Daech, il faut y avoir conscience qu'il ne peut y avoir de victoire contre l'État islamique si elle ne prend pas en compte les intérêts des victimes. C'est essentiel pour s'assurer que cette région puisse se stabiliser."  

Procès expéditifs

La Coalition des familles des personnes enlevées par l'organisation État islamique et Human Rights Watch craignent que les informations récoltées sur le terrain par les services de renseignement locaux et internationaux ne soient en fait exploitées que dans l'objectif d'éradication du groupe terroriste, pour savoir qui faisait quoi, quels étaient les responsables. 

Les premiers djihadistes qui ont été jugés l'ont été pour appartenance à un groupe terroriste, mais pas en tant que criminels, notent-ils. Ils s'inquiètent, par exemple, des conséquences des procès expéditifs, en Irak, qui semblent davantage servir, selon eux, à une "justice tampon", qui permettrait de se débarrasser des djihadistes étrangers, notamment, dont les états d'origine ne veulent pas s'occuper, plutôt que d'en profiter pour obtenir des témoignages et des informations précises sur le sort des disparus. 

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