La Russie a dépassé les 40 000 morts, victimes du coronavirus. La semaine dernière Rosstat, l’institut fédéral des études statistiques a reconnu 117 000 décès supplémentaires par rapport à 2019. Si la pandémie semble se stabiliser à Moscou, beaucoup de régions souffrent davantage dans cette deuxième vague.

Un volontaire médical au pied d'un immeuble, dans la ville de Tandov
Un volontaire médical au pied d'un immeuble, dans la ville de Tandov © AFP / Alexey Suhorukov / Sputnik

Tambov est une ville de 300 000 habitants, à 500 kilomètres au sud de Moscou. Sous le regard effrayé d’une dizaine de patients en attente d’un examen des poumons, quatre aides-soignantes en parka bleue, dans le vent glacial, portent à bout de bras dans une bâche, un cadavre recouvert d’un sac en plastique noir. La scène est quotidienne dans l’un des quatre hôpitaux de Tambov. Sergei et ses deux employés ne portent pas de masque, alors qu’ils chargent à proximité une cinquantaine de bombonnes d’oxygène vides, utilisées ce dernier week-end :

On n'est pas médecins, mais aujourd'hui c'est lundi et ils ont collecté les corps pour 3 jours... et pour 3 jours ce n'est pas beaucoup : il y en a beaucoup plus certains jours. 

Le va-et-vient des ambulances se poursuit sur la plate-forme des premiers secours. Une vielle femme, un masque à oxygène sur le visage, peine à grimper dans une ambulance. Une des aides-soignantes à ses côtés, perd patience : "Pour l'instant, asseyez-vous ! .Allez, allez, on doit rentrer... Asseyez-vous ici grand-mère... Il faut partir... c'est loin". L’aide-soignante nous précise que la vieille femme est encore très malade. Mais elle refuse d’en dire davantage, et nous demande de nous adresser directement aux médecins de l’hôpital. Mais personne ne vient malgré nos demandes. 

Au téléphone l’un d’entre eux nous laisse entendre que dans quelques jours nous serons partis, alors que lui va rester sur place. Beaucoup de praticiens craignent le nouvel article du code pénal russe qui punit de 3 000 à 7 000 euros d’amende, voire de 3 ans d’emprisonnement celui ou celle qui divulgue des informations dites "inexactes" sur la pandémie. Un chauffeur d’ambulance, en attente d’un transfert de malades, veut bien répondre à nos questions, à condition de rester anonyme :  

"Les gens meurent... beaucoup. Je ne sais pas exactement, mais je peux dire beaucoup. Aujourd'hui c'est beaucoup. Cette fois on fait plus vite que d'habitude. 30, 40 maintenant, mais avant c'était même 60, 70. J'ai beaucoup travaillé comme chauffeur, je dois bientôt partir à la retraite, mais là je ne peux pas laisser mon métier. Je dois faire encore un an et demi. Sinon, où vais-je aller ? Travailler comme nettoyeur ? Ou rester à la maison ?... Tout le monde garde espoir, mais personne ne peut rien faire", dit ce chauffeur.

Les pouvoirs locaux minimisent la situation

A l’autre bout de l’agglomération de Tambov, Julia, une enseignante en langues étrangères, parait un peu plus optimiste, et accepte de répondre à nos questions par téléphone. Elle donne tous ses cours par visio-conférence, et dit qu’elle va rarement au centre-ville avec ses deux enfants, pour éviter de prendre des risques : "Ca me fait parfois un peu peur quand je vois des gens dans les transports en commun qui ne portent pas de masque. J’ai des amis à Tambov qui n’ont rien changé à leurs habitudes, ils s’en fichent… Moi par exemple, j’ai une étudiante qui est infirmière. Elle a dû arrêter les cours de langues parce que son hôpital était débordé. Mais globalement, j’ai l’impression que le gouvernement fait ce qu’il peut pour nous protéger".

Une conclusion que ne partage surtout pas Diana Roudakova. A seulement 28 ans, en tant que responsable du collectif d’opposition qui représente Alexei Navalny dans la région de Tambov, elle dénonce au contraire le manque de moyens des hôpitaux locaux, en personnel, en matériel et en médicaments. Surtout elle accuse les autorités de la ville de minimiser la situation sanitaire :

"Ici les gouverneurs, et celui de Tambov en particulier, préfèrent donner au Kremlin une image de la situation la plus présentable possible. Il dit que tout est sous contrôle ici... mais c'est difficile de mentir aux gens : tout le monde a un malade dans son entourage, famille, voisins ou collègues de travail. Tout le monde voit des services se fermer dans les bureaux, dans les usines, les écoles, les universités. On a l'impression que les gens sont face à une réalité, et le gouverneur en décrit une différente."

Diana Roudakov ajoute encore que les personnels médicaux de Tambov attendent toujours le versement de différentes primes de quelques centaines d’euros, promises depuis l’été par l’État fédéral. Elle se prépare à saisir la justice pour obtenir les versements.