L'offensive de Khalifa Haftar, l'homme fort de l'est de la Libye, pour s'emparer de la capitale Tripoli, fait voler en éclat le processus de paix que tentait péniblement de mettre en place l'ONU. La conférence réunissant toutes les parties au conflit devait se dérouler du 14 au 16 avril. En lieu et place, la guerre.

À Tripoli, L'OMS compte plus de 120 morts et 600 blessés en dix jours de combats et l'ONU estime le nombre de déplacés à 13 500.
À Tripoli, L'OMS compte plus de 120 morts et 600 blessés en dix jours de combats et l'ONU estime le nombre de déplacés à 13 500. © AFP / Mahmud TURKIA

Cet habitant de Tripoli, originaire de Benghazi, fief de Haftar, s'effondre alors qu'il raconte : "Je revis cette même souffrance qu'en 2011, lorsqu'on m'a averti que les troupes de Khadafi s'avançaient en direction de ma ville d'origine, Benghazi, qui s'était libérée de son contrôle. Mes parents y résidaient. J'avais peur pour eux. Aujourd'hui, tous ces sentiments resurgissent alors que les troupes de Haftar tentent de s'emparer de la capitale." 

L'histoire se répète : à nouveau, un militaire tente d'accaparer le pouvoir, alors que selon cet homme, à Tripoli, les gens commençaient enfin vraiment à croire en la construction d'une démocratie.

Ce père de famille s'exprime sous couvert d'anonymat. Il espérait que la conférence prévue du 14 au 16 avril allait enfin poser les bases de la paix en Libye. Des milliers de personnes ont déjà dû fuir Tripoli. L'OMS compte plus de 120 morts et 600 blessés en dix jours de combats et l'ONU estime le nombre de déplacés à 13 500. Lui se refuse à quitter la ville : "Partir, c'est ne pas faire face. Je suis dans un quartier qui n'est pas encore touché par les combats". 

La bataille que je me dois de mener, c'est d'amener tous les jours mes enfants à l'école, continuer à mener la vie la plus normale possible, même si c'est évidemment très difficile. Bon nombre d'enfants ne peuvent plus assister aux cours, leurs maisons sont dans des quartiers paralysés par les combats

Le vrai visage de Haftar, "un dictateur qui ne pense pas au pays, mais à lui"

Une seule chose le réconforte. Ceux qui soutiennent Haftar, et ils sont aussi nombreux à l'ouest, ne pourront plus se voiler la face : "Cette attaque démontre que cet homme est un dictateur qui ne pense pas au pays mais à lui. Sa lutte contre le terrorisme ? Ce sont des conneries ! À Benghazi, c'était une guerre civile et pas seulement une guerre contre les terroristes. Mes parents ont perdu leur maison, leurs livres ont brûlé. Les gens comme Haftar refusent tout dialogue ou toute opposition."

Nous avons déjà vécu ceci avec Mouammar Kadhafi. Recommencer ? non, impossible. Il faut nous battre et mener une offensive contre les troupes de Haftar.

Si des habitants de Tripoli soutiennent le Maréchal, c'est aussi parce qu'ils sont fatigués des milices et de l'instabilité et espèrent qu'il parviendra à leur faire retrouver une vie normale, un quotidien plus serein. 

Le rôle de la France en question

De 2011, cet homme se souvient de l'avancée des troupes du Général Kadhafi vers Benghazi, mais aussi de l'intervention internationale pour les stopper. Aujourd'hui il s'interroge. "Les colonnes de Haftar se déplaçant sur Tripoli ne pouvaient évidemment pas passer inaperçues. Vous n'avez pas besoin d'être un gourou pour comprendre. Pourquoi il n'y a pas eu de réaction ?"

Pourquoi la communauté internationale et surtout la France sont restées passives ?

Avec le temps, la rhétorique du Maréchal Haftar s'est imposée dans les chancelleries. Sa réputation d'homme fort, seul capable de stabiliser le pays et de lutter contre le terrorisme a fini par séduire. Notre père de famille ne comprend pas qu'un tel scénario aie pu convaincre : "Haftar et certains gouvernements -dont la France- pensaient qu'en arrivant à Tripoli, les gens allaient sortir dans la rue pour l'acclamer. C'est évidemment l'inverse qui s'est passé. Qu'ils aient pu imaginer et soutenir un scénario pareil me sidère."

Sa manière à lui de se battre contre Haftar, c'est de s'interdire de fuir la ville. De se battre pour une ouverture démocratique non pas en prenant les armes, mais en emmenant ses enfants à l'école tous les jours, coûte que coûte.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.