Il y a dix ans, un séisme mettait à terre Haïti : près de 300 000 morts, des centaines de milliers de déplacés. L'aide internationale avait été colossale, l'émotion massive. Dix ans plus tard, un mot suffit pour résumer la reconstruction du pays : échec. France Inter est retourné à Port au Prince.

Les projets de relogement forment une ville nouvelle en périphérie de Port-au-Prince. On estime que 500 000 personnes y vivent alors que ces projets étaient pensés pour être temporaires.
Les projets de relogement forment une ville nouvelle en périphérie de Port-au-Prince. On estime que 500 000 personnes y vivent alors que ces projets étaient pensés pour être temporaires. © Radio France / Vanessa Descouraux

C’était une évidence en 2010. L’état haïtien, la communauté internationale, les agences d’aide au développement, les ONG allaient trouver main dans la main des solutions de relogement durable pour les sinistrés, de reconstruction viable pour le pays. On parlait alors d'un nouvel Haïti. Un avenir meilleur à bâtir après une telle catastrophe. Douze milliards de dollars étaient collectés pour la reconstruction du pays.

L'espoir s'est peu à peu transformé en gâchis. Un symbole l'illustre : le palais présidentiel, qui s'est écroulé lors du séisme, n'a toujours pas été reconstruit. Seul "effort" visible : les gravats ont été déblayés. Le nouvel hôpital est encore en construction. Le bâtiment qui doit accueillir l'ensemble des ministères aurait du être inauguré en mars 2018. Il reste encore du travail. 

Dix ans après la catastrophe, les sinistrés sont toujours là. Ils ne dorment plus dans la rue, certes, mais les solutions envisagées montrent une à une leurs limites. Aujourd'hui, l’aide est maigre, voire inexistante. L’attention se détourne de ses victimes du séisme, livrées à elles-mêmes dans des camps de relogement, où la seule chose que l'on trouve avec abondance est la poussière.

Les solutions de relogement devaient être temporaires

Censées être temporaires, les solutions de relogement durent. Le retour en arrière est devenu impossible. Des écoles ont ouvert en bordure de la route principale, des arrêts de tap tap (transports collectifs les plus populaires) desservent le secteur, des antennes de police ont ouvert. Des églises pullulent. Des marchés se tiennent tous les jours.

Aujourd’hui, l’ensemble de ces projets de réinstallation représente 500 000 personnes, une ville nouvelle sortie de nulle part. Les Haïtiens l’appellent "l’extension de Port-au-Prince". En grimpant sur les hauteurs, les constructions s’étendent à perte de vue. Les abris en bois, initialement proposé dans le projet de relogement, sont devenus minoritaires. Des constructions anarchiques en béton les ceinturent. Des boutiques de traitement d’eau se sont installées, seuls commerces à peu près lucratifs dans un périmètre où personne ne vit décemment. 

Depuis quelques années, ces projets ne sont plus seulement ouverts aux victimes du séisme du 12 janvier 2010. Des "réfugiés" économiques arrivent, s’installent car les loyers en ville deviennent inaccessibles. Sans que l’on comprenne vraiment qui leur loue la maison, l’abri ou le terrain, ils débarquent car ils y voient l’opportunité de se loger à moindre coût. 

C’est le drame d’Haïti post-séisme : constater qu’en dix années, seule la misère a progressé. Elle ravage un pays dont on se demande jusqu’où il peut s’enfoncer tant le niveau atteint dépasse l’entendement. 

France Inter est allé voir l'un de ces projets de relogement, celui de Corail Sesse-Lesse, au nord de Port-au-Prince. Il était prévu pour durer trois ans. Portrait de sinistrés (mal) relogés.

Laurent passe ses journées plongé dans le souvenir de sa vie d'avant

Laurent a perdu sa femme dans le séisme. Aujourd'hui il vivote dans un abri en bois qui finit par pourrir avec les années qui passent.
Laurent a perdu sa femme dans le séisme. Aujourd'hui il vivote dans un abri en bois qui finit par pourrir avec les années qui passent. © Radio France / Vanessa Descouraux

Laurent est arrivé sur ce camp de Corail Sesse-Lesse parmi les premiers relogés. C’était en avril 2010. Il vivait à Delmas, commune jouxtant Port-au-Prince au point où on ne sait plus si les deux communes ont un jour été vraiment distinctes. 

Laurent est un ancien militaire, sous Duvalier. Il aime se souvenir à quel point il était rapide pour monter et démonter son fusil d’assaut les yeux fermés, "un beau garçon à l’époque" dit cette force de la nature qui appartenait au corps d’élite des Léopards. Ses deux enfants sont à l’étranger, son fils de 20 ans aux États-Unis. Sa fille de 22 ans au Canada chez sa tante qui lui offre le gîte et lui paie tous ses frais de scolarité. Pour cette raison, ce grand gaillard de Laurent ne demande d’aide à personne "la famille fait déjà assez"

Il vivote de mendicité et de petits boulots qu’il a honte d’évoquer.  Le souvenir de "sa vie d’avant" le ravit car "il était quelqu’un" mais surtout car il avait encore sa femme, morte dans le séisme, écrasée sous la maison familiale.

Natacha n'a jamais vu un officiel dans le camp

Natacha vit seule depuis le départ de son compagnon. Comme il n'y a aucune activité économique dans le camp de relogés, c'est une amie qui l'aide à vivre.
Natacha vit seule depuis le départ de son compagnon. Comme il n'y a aucune activité économique dans le camp de relogés, c'est une amie qui l'aide à vivre. © Radio France / Vanessa Descouraux

Natacha se souvient des trois mois passés sur le golfe de Port au Prince (NDLR : l’ONG qui gérait la vie du golfe est celle de l’acteur américain Sean Penn) avant qu’on ne lui parle d’un abri gratuit et solide. Elle a aussitôt accepté, Corail Sesse-Lesse est certes un peu loin de Port-au-Prince, mais cette ancienne vendeuse de pièces détachées ne pense qu’à l’urgence de sa survie. 

Le terrain est désertique, des cailloux et des collines nues tout autour. Il n’y avait pas d’ombre, se souvient-elle. Elle a planté des arbres autour de son abri. La terre haïtienne si fertile a fait le nécessaire, aujourd’hui des cèdres et un cerisier entoure son abri. Dix ans plus tard, Natacha déchante "aucun officiel n’est venu nous voir. Même en campagne, ils ne font pas l’effort de venir par là" déplore Natacha. Depuis le départ de son compagnon, elle vit aux crochets d’une amie qui lui envoie de quoi survivre.

Johnny se sent comme piégé dans ce camp

Johnny casse des cailloux pour en faire du gravier, c'est le seul emploi qui a trouvé à proximité du camp de relogés où il se sent pris au piège.
Johnny casse des cailloux pour en faire du gravier, c'est le seul emploi qui a trouvé à proximité du camp de relogés où il se sent pris au piège. © Radio France / Vanessa Descouraux

Johnny avait envie de parler, il tournait autour du micro à moitié terrorisé à l’idée de parler, à moitié exalté à l’idée de raconter son histoire. Celle d’un petit vendeur de rue qui avait de quoi payer un loyer avant le 12 janvier 2010 et qui se retrouve dans ce camp, à plus d’une heure de la capitale et par conséquent des opportunités économiques. 

Alors il casse des cailloux, c’est tout ce qui prolifère dans ce camp. Des cailloux qu’il brise avec du matériel hors d’âge pour en faire du gravier. Johnny le casseur de cailloux déplore que dix ans plus tard il soit toujours là, dans un endroit sans eau, sans électricité (l’apport électrique provient de fils illégalement tirés) et avec des sanitaires à la fosse septique bouchée. "Ce désastre sanitaire provoque des infections mais comme personne ne prête attention à nous, nous sommes comme piégés ici", conclut ce père de famille. 

Avant de nous laisser partir Johnny nous conduit dans son endroit "préféré" du camp : un espace couvert une bâche d’où sortent des chants. Des percussions accompagnent les tonalités mélangées d’hommes et de femmes, d’adultes et d’enfants. C’est une église. Johnny prie car "il n’a que ça pour croire qu’un jour un changement viendra".

Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.