Une étude américaine a compilé des documents officiels, dont il ressort que depuis le début de l'année, plus de 500 000 Tibétains ont été formés dans des centres de type militaire où ils reçoivent une éducation idéologique.

"L'école de formation professionnelle de Chamdo", au Tibet oriental
"L'école de formation professionnelle de Chamdo", au Tibet oriental © Google Earth

Au Tibet, des agriculteurs sont convertis malgré eux en ouvriers d'usine. Une étude publiée par la Fondation Jamestown, qui s'appuie une série de documents produits par les autorités régionales du Tibet, met l’accent sur le caractère idéologique de la formation afin de corriger la façon de penser de travailleurs ruraux. Selon Adrian Zenz, chercheur indépendant sur le Tibet et le Xinjiang, "il s’agit d’un changement de mode de vie coercitif, passant du nomadisme et de l’agriculture au travail salarié". 

Les travailleurs ruraux reçoivent une formation de style militaire qui repose sur une discipline stricte avec port de l’uniforme. Des photos satellite du centre de Chamdo, dans l’est de la région autonome du Tibet, montrent ce qui ressemble à un camp, avec une enceinte fermée entourée d’une clôture. Sur d’autres photos, on voit des hommes et des femmes habillés en treillis qui suivent une formation les préparant aux métiers dans les usines ou dans d'autres secteurs d'activité, comme l'hôtellerie ou la restauration.  

Le but de ce programme serait d’atteindre l’objectif du président XI Jinping qui s’est engagé à éradiquer la pauvreté en Chine d’ici la fin 2020 en permettant aux agriculteurs tibétains de changer leurs moyens de subsistance. En réalité, les objectifs seraient de leur enseigner le mandarin, et de leur donner une éducation politique.

La politique chinoise à l'égard des Tibétains est basée sur des stéréotypes ethniques. Les Tibétains sont paresseux, les Tibétains sont arriérés, ils n'arrivent pas à "bondir en avant" sans une mission civilisatrice de la Chine. Depuis un moment, le président chinois martèle cela.

"Il a dit qu’il fallait que le bouddhisme tibétain soit adapté au socialisme chinois, poursuit Tenam, un activiste tibétain en exil en France. Il est en train de mettre en place sa politique envers les minorités comme les Tibétains et les Ouïghours, qui sont considérées comme très peu disciplinés, qui ne rentrent pas dans les cadres de la vision chinoise."

La fabrique de citoyens "modèles"

Pour lui, le but de Pékin à travers ces formations est d’utiliser la main d'œuvre tibétaine à des fins économiques, surtout après la pandémie de coronavirus. "La Chine a besoin de main d'œuvre, et les Tibétains sont une main d’œuvre quasiment gratuite pour l'État chinois", précise Tenam. 

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- © Radio France / Rédaction internationale

En 2018, près de 70 % de la population du Tibet vivent dans les zones rurales selon des chiffres du Bureau national des statistiques de Chine. Or, Pékin veut accélérer l’urbanisation synonyme de modernité avec des citoyens "modèles" selon les critères chinois. Le mouvement a commencé il y a plusieurs années, selon Françoise Robin, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et spécialiste du Tibet : "Il existe une politique de sédentarisation des nomades depuis plus de dix ans, qui utilise en général la manière forte. On leur donne trois jours de formation pour qu'ils soient « solubles dans une vie sédentaire périurbaine », pour les sortir de ce qu'on considère être une pauvreté ou un mode de vie arriéré, de manière à « domestiquer les esprits »."

Les Tibétains résistent à l'assimilation. Ils peuvent même résister de manière passive de par leur culture traditionnelle. On ne change pas les gens du jour au lendemain quand ils sont très éloignés des centres urbains. On ne va pas les transformer en citoyens modèles chinois ultraconnectés et ultramodernes comme cela.

Les similitudes avec les programmes de formation coercitive imposés dans le Xinjiang sont nombreuses. A travers ces programmes, ce sont les liens entre les populations et leurs moyens d’existence traditionnels qui sont rompus.  

Dans les années 1980, on a parlé en Chine de "citoyens de qualité". Ce ne sont certainement pas les ruraux, certainement pas les personnes qui savent à peine lire. C'est le citoyen urbain qui a tous les atouts de la modernité matérielle. Un paysan tibétain en est très, très loin. C'est une sorte de "sous-citoyen" qui parle un chinois rudimentaire.

"Donc il faut les changer à travers une formation qui va les éloigner de leurs repères traditionnels pour les engager dans une voie plus assimilationniste. En fait, ce que craignent tous les spécialistes du Tibet, c'est une intensification de l'assimilation", alerte Françoise Robin. 

Sous couvert de lutter contre la pauvreté, le régime chinois veut réduire à néant les minorités, comme il le fait pour les Ouïghours. En août dernier, le président Xi Jinping a répété que la Chine redoublerait d'efforts contre le séparatisme tibétain.