Dans un rapport dévoilé aujourd’hui, Amnesty International révèle comment le bureau égyptien du procureur général de la sûreté de l’État poursuit en toute illégalité des milliers de personnes en vue de faire taire les voix critiques envers le président Abdel Fattah al-Sissi.

Une manifestation contre le président al-Sissi, au Caire, le 20 septembre dernier
Une manifestation contre le président al-Sissi, au Caire, le 20 septembre dernier © AFP / STR

Le rapport d’Amnesty International, intitulé "état d’exception permanent", s’appuie sur 138 témoignages d’hommes et de femmes qui ont été arrêtés arbitrairement, certains pour avoir participé à des manifestations, d’autres pour avoir diffusé des messages sur les réseaux sociaux. 

Depuis 2013 et l’accession au pouvoir d'Abdel Fattah al-Sissi, le nombre de poursuites engagées a triplé. Le régime égyptien s’appuie sur le bureau du procureur général de la sûreté de l’État, devenu un outil de répression majeur. Ce service spécial du parquet, qui dispose de sa propre police, est chargé d’enquêter sur les menaces pour la sécurité nationale, officiellement au nom de la lutte contre le terrorisme. Son pouvoir s’est accru depuis que l’état d’urgence a été décrété en 2017 et est systématiquement renouvelé par le Président al-Sissi. 

"Je n’ai jamais su pourquoi j’ai été arrêté et je n’ai jamais su pourquoi j’ai été libéré"

"Le bureau du Procureur se rend complice de violations de droits humains", explique Katia Roux, responsable du plaidoyer Libertés à Amnesty International France. "C’est un système judiciaire parallèle. Il abuse de ses prérogatives pour autoriser des détentions arbitraires et l’usage de la torture en prison. Du jour au lendemain, des personnes disparaissent. Elles réapparaissent parfois quelques semaines ou quelques mois plus tard. Pendant cette période, tout est possible. Personne ne peut les contacter, elles n’ont pas accès à leurs avocats ni à leurs familles. C’est souvent pendant cette période que les personnes se font torturer."

Les ONG dont Amnesty International estiment que plusieurs dizaines de milliers de personnes sont ainsi détenues arbitrairement en Egypte. Les accusés ne sont jamais informés de leurs droits ou du motif de leur arrestation. Leurs avocats sont parfois la cible de menaces et peuvent être eux aussi arrêtés. 

Ayman Salah, lui, a été arrêté à neuf reprises. Ce militant des droits de l’Homme âgé de 36 ans a fait 14 mois de détention au total. La dernière fois qu’il a été incarcéré, c’était en 2013 dans une prison du Caire après avoir été accusé sans preuve d’avoir rejoint un groupe terroriste, et d’avoir diffusé de fausses informations. Ses interrogatoires se faisaient les yeux bandés, sans la présence d’un avocat. On l’appelait par un numéro : le 18. Un chiffre qu’il ne supporte plus, confie-t-il. "Je n’ai jamais su pourquoi j’ai été arrêté et je n’ai jamais su pourquoi j’ai été libéré" explique-t-il. 

"La France sait très bien ce qui se passe en Égypte. Qu’attendez-vous pour agir ?"

"J’ai été torturé, fouetté, électrocuté et mis à l’isolement", raconte Ayman. "Parfois il y a même eu des sévices sexuels… C’est trop difficile pour moi d’en parler. Peut-être qu’un jour, j’y arriverai mais je n’en suis pas encore là… Une fois, dans une prison (je ne me souviens plus laquelle), il y avait des mineurs."

"On violait des hommes devant eux pour leur faire peur. L’Égypte a connu une succession de dictatures, mais la dictature du président al-Sissi est la pire, la pire d’entre toutes."

Ayman a fait une demande d’asile en France où il vit depuis un an. Aujourd’hui, il souhaite adresser un message aux autorités françaises : "La France, pays des droits de l’Homme, sait très bien ce qui se passe en Égypte. Qu’attendez-vous pour agir ? Le peuple égyptien subit des violations criantes de ses droits. Aucun droit ni liberté fondamentale n’est respecté."

Ayman accuse la France d'agir comme une complice de ces actes. "Cette répression est menée grâce à la technologie française, et à des armes françaises. Est-ce que vous allez continuer à soutenir cette dictature ? Si vous ne pouvez pas protéger les droits de l’homme en Égypte, protégez au moins la vie des gens à l’intérieur de cette mort à petit feu."

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