Pour Maryam Alhallak, il aura fallu près de deux ans – et les photos d'un ex-officier révélant massacre de masse perpétré par le régime de Damas – pour connaître le sort de son fils, disparu, torturé et assassiné en Syrie. Aujourd'hui, elle se bat pour la vérité et la justice. Témoignage

Maryam Alhallak, qui vit aujourd'hui en Allemagne, est l'une des fondatrices de l'Association syrienne pour les disparus et les prisonniers d'opinion.
Maryam Alhallak, qui vit aujourd'hui en Allemagne, est l'une des fondatrices de l'Association syrienne pour les disparus et les prisonniers d'opinion. © Radio France / Valérie Crova

Maryam Alhallak, qui vit aujourd'hui en Allemagne, est l'une des fondatrices de l'Association syrienne pour les disparus et les prisonniers d'opinion. Elle a perdu son fils Ayham, l'a cherché pendant deux ans, sans savoir s'il était mort ou vivant. Jusqu'à la publication des photos de César, un ancien officier du régime syrien, où elle a pu reconnaître le cadavre d'Ayham (ces clichés ont par ailleurs permis à la France d'ouvrir une enquête pour crimes contre l'humanité à l'encontre de Bachar Al-Assad).

Elle explique : "De nombreuses familles qui ont perdu leurs proches et qui les ont reconnus sur les photos se sont réunies autour de la même idée : une association pour retrouver les dépouilles, savoir où ont été enterrés nos proches, pouvoir les inhumer de manière digne et obtenir de la part de l'opinion publique internationale qu'elle reconnaisse qu'il s'agit de crimes, mais aussi éviter l'impunité de ceux qui ont commis des actes de tortures."

Des étudiants tortionnaires

"Mon fils Ayham a été arrêté une première fois le 16 février 2012 en raison de son investissement dans le Centre syrien pour la liberté des médias. Il a été arrêté avec Mazen Darwish et les autres membres du centre. Il a été relâché le 12 mai 2012. Mazen Darwish, lui, est resté trois ans et demi en prison.

Au bout de six mois, mon fils a été à nouveau arrêté à l'Université de Damas, où il poursuivait ses études en tant que dentiste. Ceux qui l'ont arrêté appartenaient à l'Union des étudiants de Syrie, dont les membres appartiennent à des branches de l'appareil sécuritaire syrien.

Il a d'abord été transféré dans une salle de la faculté de médecine, à l'intérieur de l'Université. Il y a été torturé, avec un autre étudiant qui s'appelait Mohammed.

Ils ont été frappés sur le ventre. Ensuite on les a attachés par les mains, on leur a arraché les ongles. Puis on leur a transpercé les oreilles avec des aiguilles.

C'est un autre étudiant qui pratiquait les tortures.

Il a frappé mon fils sur la tête, et Ayham a perdu connaissance. À ce moment-là, ses tortionnaires sont allés chercher de l'eau bouillante qu'ils lui ont versée sur la tête.

La mort dans l'indifférence

Un véhicule de la compagnie 215 [une compagnie de la sécurité militaire, ndlr] est venu les chercher. Selon Mohammed, qui était avec Ayham, ils ont été emmenés dans une cellule qui faisait 3 mètre par 3, occupée par 70 personnes.

Mohammed a constaté qu'Ayham devenait bleu. L'un des détenus était médecin. Il a compris qu'il faisait une hémorragie interne. Ils ont appelé à l'aide pour qu'il soit transféré en urgence dans un hôpital. Le garde a répondu : "Appelez-nous quand il sera mort." Cinq jours se sont écoulés jusqu'à ce que Mohammed constate qu'il était complètement froid.

Un garde finalement ramené un médecin, lequel a constaté le décès. Ils lui ont collé une étiquette sur le crâne avec un numéro et ils ont emmené le corps. Selon les autres détenus, une vingtaine de corps étaient ramassés chaque jour et transportés vers des fosses communes.

Deux à trois fois par semaine, j'adressais une demande à la justice militaire pour savoir où était Ayham. Et j'obtenais la même réponse : la police niait systématiquement le maintenir en détention. Ça a duré un an et cinq mois. Jusqu'au moment où le régime a décidé de donner des informations aux familles. On m'a remis un papier disant qu'il était décédé d'un arrêt cardiaque et respiratoire.

Ayham, un des milliers de martyrs du régime syrien, a disparu. Il faudra plus de 18 mois pour que sa mère apprenne sa mort.
Ayham, un des milliers de martyrs du régime syrien, a disparu. Il faudra plus de 18 mois pour que sa mère apprenne sa mort. © Radio France / Valérie Crova

Un combat pour la justice

Quand les photos de César sont sorties, j'ai essayé de les regarder, mais c'était trop douloureux. Je ne pouvais pas les regarder tellement les corps étaient suppliciés. Jusqu'à-ce que la photo d'Ayham soit reconnue par l'un de ses amis, qui était avec lui lors de sa détention. Il l'a envoyée à ma sœur pour confirmation. C'est ensuite que je l'ai eue.

On a pu le reconnaître avec certitude sur la photo. Elle me suffit comme preuve."

Mon combat, je le mène aussi pour toutes les autres mères qui ont perdu leurs proches sous la torture. On demande que les corps nous soient rendus et, surtout, que justice soit faite, que ceux qui ont commis ces actes soient tenus responsables.

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