Depuis les premières manifestations pacifiques contre le régime le 18 avril dernier, près de 300 personnes ont perdu la vie. Alors que le pays commémore ce jeudi la révolution sandiniste, le président Daniel Ortega, qui en fût l'un des principaux acteurs, continue de privilégier la répression violente.

"Monimbo résistera, aujourd'hui, demain et toujours"' sur une barricade, le 11 juillet 2018. Depuis, les forces de l'ordre ont repris le contrôle du quartier rebelle.
"Monimbo résistera, aujourd'hui, demain et toujours"' sur une barricade, le 11 juillet 2018. Depuis, les forces de l'ordre ont repris le contrôle du quartier rebelle. © AFP / Marvin Recinos

Un jour, alors qu’il combattait contre le dictateur Somoza durant la révolution sandiniste, Alvaro Gomes a reçu un missile RPG7 lui arrachant la jambe. Depuis, elle a été remplacée par une prothèse en plastique des plus sommaires. Quelques 40 années plus tard, Alvaro n’aurait pas imaginé que celui aux côtés duquel il se battait dans les années 80, lui arracherait bien plus qu’une jambe : son fils de 23 ans, tué le 21 avril dernier d’une balle dans la poitrine par les hommes de l’ex-révolutionnaire marxiste devenu président du Nicaragua, Daniel Ortega.  

285 personnes tuées en trois mois

"C'est exaspérant, crache Alvaro Gomes. Après que nous nous soyons battus dans les années 80 pour garder Daniel Ortega au pouvoir, maintenant il envoie tuer, assassiner les enfants, les petits-enfants de ceux qui l'ont suivi au pouvoir." Depuis trois mois, en effet, les Nicaraguayens de plusieurs villes du pays protestent contre le régime en place. A l'origine, ils s'opposaient à l'annonce d'une baisse de 5% des retraites afin de combler le trou de la sécurité sociale. Depuis, le gouvernement a décidé de ne pas appliquer la mesure mais la rue en a profité pour clamer sa colère contre la mainmise sur le pouvoir et les richesses du pays par le président Daniel Ortega et son épouse et vice-présidente Rosario Murillo, surnommée la sorcière. En trois mois, près de 270 manifestants ont été tués -pour 20 policiers- et 1 800 blessés, estime la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme, dans des répressions pour lesquelles des groupes paramilitaires ont été enrôlés.

C'est dans la ville de Masaya, à une trentaine de kilomètres de la capitale Managua, que l'on compte le plus de victimes. Précisément dans le quartier traditionnel de Monimbo où vit Alvaro et sa famille. Ici, plus qu’ailleurs, les barricades résistent aux opérations de "nettoyage" des autorités. Des murs faits de briques empilées ont été érigés tous les 10 mètres environ et disposés en quinconce, comme des chicanes, afin de permettre aux piétons de circuler les jours calmes et aux manifestants de se protéger des tirs les autres jours. 

Monimbo a vu des corps tomber. Le lieu est symbolique. "Historiquement, c’est le premier quartier sandiniste, explique Maya Collombon, franco-nicaraguayenne, enseignante-chercheuse à Sciences-Po Lyon. Le premier quartier de la première ville à s’être rallié à la résistance armée des guérilleros contre Somoza. Et aujourd’hui il est devenu le premier quartier de la résistance pacifique".

C’est là en effet que beaucoup de mouvements sociaux ou politiques se mobilisent ces dernières semaines contre le régime, manifester à Managua étant devenu trop difficile. Aussi, si en cette période de crise Masaya et Monimbo incarnent la rébellion, la ville et le quartier sont pour le président Daniel Ortega des fiefs à contrôler, voire à récupérer. D’autant plus autour du 19 juillet, date anniversaire de la révolution sandiniste même si Ortega n’a plus rien du marxiste qu’il fût et que sa politique néo-libérale sert les intérêts des plus riches et notamment dans son entourage le plus proche.

Aujourd’hui le régime réprime sans limite et pour tuer ! Maya Collombon, Spécialiste du Nicaragua

Toujours est-il que trois mois et un jour après la première manifestation, estudiantine et pacifique et 39 ans après la prise de Managua par les révolutionnaires, la tension ne retombe pas. Au contraire, ce mercredi, de nouvelles répressions ont coûté la vie à deux habitants de Monimbo et fait fuir quelques 200 personnes selon l'Association Nicaraguayenne des Droits de l'Homme. La police a finalement pu reprendre le contrôle de la ville. 

Quelques minutes avant que ces nouvelles informations nous parviennent, Maya Collombon se montrait déjà pessimiste ne voyant pas comment la situation allait pouvoir se calmer : "A partir du moment où la violence (des forces de l’ordre, NDLR) s’est déchaînée, dès les premiers jours, il n’y a plus eu de retenue de la part du gouvernement. Et ça n’a fait qu’empirer de semaine en semaine. On a l’impression qu’il n’y a plus de limites, poursuit-elle. Aujourd’hui le régime réprime sans limites et pour tuer !  Là, Ortega est dans une spirale violente. Il n’y a pas d’espoir du coté du gouvernement pour que ça se calme. Ortega répète à l’envie qu’il s’agit de terroristes, putschistes de droite, de délinquants. On a même entendu qu’ils étaient animés par le Diable ou qu’ils étaient des suppôts de la CIA. Et de conclure, peut optimiste : On a l’impression que ça ne peut pas être pire et à chaque fois, de jours en jours, on a des nouvelles montrant que c’est effectivement pire." 

Le pays vit dans une terreur et un chaos incommensurables Maya Collombon, Spécialiste du Nicaragua

Quelle issue? Le rôle de médiatrice qu’a joué un temps l’Eglise nicaraguayenne semble aujourd’hui révolu, incapable de se faire entendre, et même cible, elle aussi, de répressions gouvernementales. Daniel Ortega, s’il n'est menacé par aucun leader politique de son pays, aucune institution -toutes ayant été mises à sa botte par diverses réformes depuis qu’il est au pouvoir-, semble vouloir continuer sa répression folle. Et l’idée d’une nouvelle révolution ne paraît pas plausible estime Maya Collombon : "Les jeunes qui sont aujourd’hui sur les barricades, ils ont eu l’histoire de la guerre civile racontée par leurs parents, qui l’ont vécue. Le traumatisme de la guerre reste encore très prégnant. Donc le plus probable c’est que ça ne se produise pas. Pour cela, qui plus est , il faudrait pouvoir être alimenté en armes, s’organiser, etc. Le pays vit dans une terreur et un chaos incommensurables qui n’ont pas d’autre sens que la folie du pouvoir de quelques personnes."

Reste la communauté internationale. Après de violents affrontements le week-end du 14 juillet, le secrétaire général de l’ONU a réagi. "Il est absolument essentiel que cesse immédiatement la violence et que soit relancé le dialogue national, a déclaré Antonio Guterres. Parce que seule une solution politique est acceptable pour le Nicaragua."

L’Union Européenne a également demandé la fin du conflit. Tout comme 13 pays d’Amérique latine qui réclament "le démantèlement des groupes paramilitaires" enrôlés par Daniel Ortega. Une demande des principaux pays de la région, à l’exception notamment du Venezuela, grand allié du Nicaragua.

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