Le président américain a choisi la deuxième ville de l'Oklahoma pour repartir en campagne. Il relance sa course pour la présidentielle avec un meeting à Tulsa, choix plus que controversé, car des centaines de Noirs ont été massacrés dans cette ville lors d'émeutes en 1921.

Des habitants de Tulsa avaient en 1921 mis le feu à des bâtiments dans le quartier noir de la ville.
Des habitants de Tulsa avaient en 1921 mis le feu à des bâtiments dans le quartier noir de la ville. © -

"Keep America Great". Le grand meeting de Trump, qui devait initialement se tenir le 19 juin, aura finalement lieu samedi. Le président américain rassemble ses supporters galvanisés à Tulsa, deuxième ville de l’Oklahoma, pour lancer réellement sa campagne en vue de l’élection présidentielle de novembre. Son premier meeting depuis trois mois, accompagné d'une double polémique. Premièrement, à cause du risque sanitaire évident en période de crise de coronavirus. Mais aussi, car en 1921, Tulsa fut le cadre de la pire émeute raciale contre les Noirs de l’histoire américaine. 

Des centaines de morts, un quartier en feu

Le point de départ : un homme noir accusé, au printemps 1921, d’avoir agressé sexuellement une femme blanche. Une foule se masse alors devant le tribunal où est retenu l’homme, puis se rend dans le quartier noir de Greenwood, où elle allume des feux. Des commerces noirs sont pillés, des maisons familiales criblées de balles. 

Ce sont tout simplement "les pires émeutes raciales contre les noirs de l'histoire des États-Unis", indique Nicole Bacharan, politologue spécialiste des États-Unis et auteure d' "Histoire des Noirs américains au XXe siècle" : "On parle de trois cents morts, mais cela pourrait être beaucoup plus. Il y a quelques mois les archéologues ont eu la permission de faire des fouilles dans un cimetière, ils pensent avoir trouvé un charnier."

"C’est l’un des événements les plus dramatiques de cette sorte que le pays ait connu. Il rassemble tous les éléments de ce qu’était la ségrégation. L’accusation d’agresser sexuellement une femme blanche ouvrait la porte à tous les délires, à toutes les violences, et à l’impunité", juge Nicole Bacharan

Des crimes perpétrés en toute impunité : "On était en pleine ségrégation. L’accusation d’avoir agressé sexuellement une femme blanche a été maintenue, alors que des enquêtes de journalistes et d’historiens semblent indiquer qu’il l’avait juste bousculé un peu dans la rue", poursuit Nicole Bacharan. En outre, les faits se sont produits dans le sud des États-Unis,"des régions où le vécu de la ségrégation a été particulièrement douloureux." Un massacre revenu également sur le devant de la scène l'an dernier grâce à la série d'HBO "Watchmen", qui relate l'épisode dans une scène d'ouverture glaçante.

Énième provocation du président

Une provocation donc, pour beaucoup, que la venue du président américain dans une ville qui fut témoin de ce déchaînement de violences peu communes. Surtout dans le contexte des manifestations anti-racistes qui ont essaimé partout aux États-Unis après la mort de George Floyd. Qui plus est, le lendemain de ce que les Américains appellent le "Juneteenth", le 19 juin, jour de commémoration de la fin de l’esclavage aux États-Unis (et raison pour laquelle Trump a décalé d'un jour son meeting).

"Dans le contexte actuel, choisir ce lieu et cette date, c’est quand même colossal", glisse Nicole Bacharan, qui doute néanmoins que le président l'ait fait exprès : "Je ne suis pas sûre que l’équipe de Trump y ait pensé. Il y a une prodigieuse inculture chez ces gens-là. L'Oklahoma a été choisi davantage car c’est un État dans lequel il a fait de très bons scores électoraux, et qui a commencé à déconfiner."

Alicia Andrews, présidente du Parti démocrate de l’Oklahoma affirme quant à elle que son téléphone n'a pas arrêté de sonner. En cause ? De nombreux appels de partisans s'informant de la tenue d'éventuelles manifestations anti-Trump. Et le changement de date n'a pas cassé cette dynamique, assure l'élue à l'agence Reuters, tout en condamnant le "manque de respect" du président américain dans un tel contexte :

La venue de Donald Trump pourrait provoquer des manifestations qui risquent de devenir violentes, craint aussi le quotidien local Tulsa World dans un éditorial à charge : "Tulsa se retrouvera toute seule à gérer la situation au moment où les ressources de la municipalité sont déjà utilisées au maximum."

"Même en mettant les choses sur le compte de l’ignorance, c’est très grave. D’avoir un président qui ne sait même pas ce qu’il s’est passé à Tulsa en 1921. Quasiment tout le monde le sait aux États-Unis. Son indifférence à la question, c’est ça la provocation" Nicole Bacharan 

De son côté, "The Lincoln Project", comité d’action politique américain de Républicains souhaitant empêcher la réélection de Donald Trump, ne mâche pas non plus ses mots, dans une vidéo publiée sur Youtube : "Le meeting de Trump à Tulsa le weekend du 'Juneteenth' prouve ce que nous savions déjà : il est le plus grand vecteur de division et de haine que nous ayons vu depuis des générations".

Trump enfonce le clou

Pas de quoi en tout cas freiner les ardeurs du président, qui souhaite marquer le coup et même tripler la capacité du meeting. "Nous avons une scène de 22.000 places, mais je pense que nous allons aussi utiliser la salle des congrès voisine et elle pourra contenir 40.000 personnes", a ainsi indiqué Donald Trump à des journalistes à la Maison Blanche. Tout en s’enthousiasmant sur Twitter de l'engouement pour les tickets, "près d’un million" de demandes, selon lui. Il y aurait en fait deux scènes : une à l'intérieur, mais aussi une à l'extérieur. 

La grand messe de Tulsa doit être une occasion de remobiliser une base électorale possiblement érodée, alors que les plus récents sondages donnent Donald Trump désormais distancé par son adversaire démocrate Joe Biden, en vue de l'élection présidentielle du 3 novembre.

Donald Trump a donc besoin de retrouver cette foule, ce grand bain de ferveur, qui est son milieu de prédilection. "Il y a la nécessité de se retrouver dans ce qu’il préfère, parmi ceux qui l’adulent. Parmi tous ces gens coiffés de casquettes rouges, qui l’applaudissent à tout rompre. De tourner la page du virus aussi, en cessant de s’en occuper", analyse Nicole Bacharan. "D'après aussi ce que j’entend, le président ne va pas bien, il est très déprimé. Il ne lui arrive que des tuiles, il est ingérable. Son entourage est en train de craquer : le meilleur moyen de l’apaiser, c’est de faire un meeting." 

Un meeting redouté par certains alors que l'Oklahoma enregistre encore plus de 8 000 cas de Covid-19. L'équipe de campagne du président a pris les devants : elle a prévenu les participants des futurs meetings qu'ils devront signer un document, disant qu'ils renoncent à toute poursuite si jamais ils attrapent le virus à cette occasion.

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