Ankara a annoncé, lundi 13 août, une série de mesures pour tenter de soutenir sa monnaie. Vendredi dernier, la livre turque s'est effondrée après les déclarations de Donald Trump de doubler les taxes à l'importation sur l'acier et l'aluminium. Mais de manière générale, c'est toute l'économie du pays qui souffre.

Depuis le début de l'année, la livre turque a perdu 40 % sa valeur.
Depuis le début de l'année, la livre turque a perdu 40 % sa valeur. © AFP / JENS KALAENE / DPA-ZENTRALBILD / DPA

C'est un véritable plongeon auquel assistent en ce moment les Turcs. Leur monnaie s'est effondrée de 20 % face au dollar américain sur la seule journée du vendredi 10 août. Pour les turcs le prix des produits importés est donc deux fois plus cher. La banque centrale de Turquie a indiqué qu'elle fournirait toutes les liquidités dont les banques auront besoin. Depuis le début de l'année, la livre turque a perdu 40 % de sa valeur. 

À l'origine de cette chute monumentale, Donald Trump. Il a annoncé, ce même vendredi, une augmentation toujours plus importante des taxes sur l'acier et l'aluminium turc. Alors que la Maison Blanche avait déjà imposé des taxes de respectivement 25 % et 10 %, elles vont désormais passer à 50 % et 20 %.

La raison de cette décision se trouve dans un conflit diplomatique : le sort du pasteur Américain Andrew Brunson. Il est jugé en Turquie pour des faits de terrorisme et d'espionnage. Il est accusé d'avoir agit pour le compte du prédicateur Fethullah Gülen, principal opposant de Recep Tayyip Erdogan et soupçonné d'être l'auteur du putsch manqué de juillet 2016. Andrew Brunson est actuellement placé en résidence surveillée, il a déjà passé un an et demi en détention. Il risque jusqu'à 35 ans de prison. 

Les États-Unis demandent sa libération immédiate, ce que refuse Recep Tayyip Erdogan. "Vous sacrifiez une relation avec un pays de 81 millions d'habitants pour un pasteur en relation avec des groupes terroriste", argumente le président turc qui réclame aux Américains l'extradition de Fethullah Gülen.

L'inflation turc s'envole

Au-delà de ces tensions c'est l'économie tout entière de la Turquie qui est en train de flancher. Selon l'économiste Christopher Dembik, dans un entretien à La Croix, "on assiste à l'effondrement durable de l'économie turque." 

Un des éléments à prendre en compte est l'inflation qui continue d'exploser dans le pays. Selon les chiffres officiels, elle a atteint en juillet dernier un taux record depuis 2003 : 15,85 % (en rythme annuel). Les prix des transports et de l'alimentation sont les plus affectés et ont augmenté de 24,41 % et 19,4 % en un an. Pour contenir cette explosion, de nombreux économistes plaident pour une hausse des taux d'intérêts, ce que refuse catégoriquement de faire Recep Tayyip Erdogan. La baisse des taux d'intérêts constitue l'une de ses priorités, il est hors de question pour lui de les augmenter.

Les entreprises souffrent également. Ces dernières années, elles ont massivement emprunté en dollar. Les fortes variations de taux de change de ces derniers mois fragilisent leur activité. La menace de mettre la clef sous la porte pour certaines d'entre elles n'est pas exclue.

Les investisseurs étrangers émettent également des doutes quant à la poursuite de leurs activités en Turquie. "Au début des années 2000, la Turquie était présentée comme une économie florissante, dont le secteur manufacturier était un concurrent direct de la France, explique Christopher Dembik, dans l'article de La Croix. Le durcissement du régime, le coup d'État raté en 2016 et la remise en cause de l'indépendance de la banque centrale, qui fut pendant longtemps le garant de la stabilité monétaire et financière, ont fait de cet ancien fleuron des pays émergents un pays à éviter en termes d'investissements. Beaucoup d'entreprises étrangères ont ainsi décidé, depuis deux ans, de réduire la voilure, voire de se retirer de ce pays, du fait d'un contexte politique toxique."

"Cette faiblesse monétaire est dangereuse"

Et dans ce contexte, le risque que la croissance soit freinée est grand. C'est ce qu'affirme l'économiste turco-américain Timur Kuran, professeur à la Duke University de Caroline du Nord, dans un article accordé au magazine Capital : "L’AKP de Recep Erdogan est en train d’infliger de graves dommages à long terme à l’économie turque. La corruption est en augmentation, la qualité de l’éducation en chute libre, les tribunaux outrageusement politisés, et les gens ont peur de dire ce qu’ils pensent. Tout cela se conjugue pour que la croissance ralentisse."

"Cette crise monétaire témoigne d'un certain essoufflement de l'économie turque depuis deux ans. Il y a eu une croissance dopée par des grands travaux mais l'économie turque n'est plus ce qu'elle était, détaille Jean Marcou, professeur à Science Po Grenoble et spécialiste de la Turquie. Depuis les élections anticipées de juin dernier, le ministre turc des Finances, par ailleurs le gendre de Recep Tayyip Erdogan, a parlé des nouvelles politiques économiques, mais ça part très mal ! Cette faiblesse monétaire est dangereuse au moment-même où le régime prétend se lancer dans une nouvelle aire avec des grands travaux, un nouveau programme nucléaire…"

Malgré cela, selon les chiffres officiels publiés en juin par l'Office national des Statistiques (Tüik), la Turquie a enregistré une croissance de 7,4  % au premier trimestre 2018. Ce qui la propulse au rang des principales économies de la planète, devant la Chine et même l'Inde. 

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