Ioulia Timochenko, en larmes et sur un fauteuil roulant, a salué "les héros de l'Ukraine" devant des dizaines de milliers de personnes massées place Maïdan. Plus tôt dans la journée, les députés ukrainiens ont destitué le président Viktor Ianoukovitch et fixé au 25 mai la tenue de la prochaine élection présidentielle. Le parlement a également nommé l'un des partisans de Timochenko au poste de ministre de l'intérieur par intérim. Le président Ianoukovitch a quitté la capitale pour Kharkiv, dans l'est du pays d'où il crie au coup d'Etat.

Dès sa libération l'ex-premier ministre a voulu se rendre sur l'emblématique place Maïdan. C'est en fauteuil roulant et coiffée de sa tresse emblématique qu'elle s'est adressée aux milliers de manifestants. "Vous êtes des héros, vous êtes les meilleurs d'Ukraine !", a lancé Ioulia Timochenko. "Je n'ai pas reconnu Kiev, avec les voitures brûlées, les barricades, mais c'est une autre Ukraine, l'Ukraine des hommes libres", a-t-elle affirmé.

Si quelqu'un vous dit que c'est terminé et que vous pouvez rentrer chez vous, n'en croyez pas un mot, vous devez finir le travail

a lancé l'ancienne égérie de la "Révolution orange"au 50.000 personnes massés sur la place de l'Indépendance. Ioulia Timochenko qui est apparue physiquement diminuée par sa captivité, s'est "excusée au nom de l'ensemble de la classe politique" pour les souffrances éprouvées par la population ukrainienne.

Ioulia Timochenko place Maïdan
Ioulia Timochenko place Maïdan © capture d'écran

L'opposante était sortie en fin d'après-midi de l'hôpital pénitentiaire où elle purgeait sa peine. L'égérie de la "révolution orange" de 2004 et la plus farouche opposante au président Ianoukovitch, avait échoué de très peu face à Ianoukovitch lors de la présidentielle de 2010 et avait été condamnée en 2011 à sept ans de prison pour abus de pouvoir dans le cadre d'un contrat sur le gaz négocié avec la Russie alors qu'elle dirigeait le gouvernement, au terme d'un procès que l'UE a jugé politique. Son emprisonnement, dénoncé par l'opposition comme une "vengeance politique", avait provoqué une grave crise entre Kiev et l'Union européenne. Ioulia Timochenko est aujourd'hui âgée de 53 ans.

Les signes de fin de règne se sont multipliée durant toute la journée de samedi

Alors que les manifestants ukrainiens annoncent qu'ils contrôlaient le bâtiment de la présidence, dans le centre de Kiev, les défections s'enchaînent samedi matin dans le camp du président.

Volodymyr Rybak, le président du Parlement et proche de Viktor Ianoukovitch a annoncé sa démission samedi. Il a été remplacé par Olexandre Tourtchinov, le bras droit de l'opposante Ioulia Timochenko. Il a été élu lors d'une séance parlementaire avec 288 voix sur un total de 450. "Le pouvoir en Ukraine reprend son travail pour stabiliser la situation", a-t-il aussitôt déclaré.

Le Parlement ukrainien a désigné ensuite Arsen Avakov, un autre proche de Ioulia Timochenko, comme ministre de l'Intérieur par intérim.

La police avait déclaré quelques minutes avant "être au côté du peuple" et partager ses aspirations à des "changements rapides" dans un communiqué publié au nom de l'ensemble des effectifs du ministère de l'Intérieur sur son site officiel. Le texte rend "hommage aux morts" dans les violences cette semaine à Kiev, dont le bilan est de 80 morts.

Les forces armées ukrainiennes ont annoncé samedi par un communiqué mis en ligne sur le site du ministère de la Défense, qu'elles se tiendraient à l'écart de la crise politique en cours. "Les forces armées d'Ukraine sont loyales à leurs obligations constitutionnelles et ne peuvent être impliquées dans un conflit politique intérieur". "Les militaires restent fidèles au peuple ukrainien", ajoute le communiqué qui se termine par la phrase "Gloire à l'Ukraine!", slogan favori des manifestants. Les chefs de quatre organes des forces de sécurité, dont le patron des Berkout, la police anti-émeutes, ont parallèlement déclaré qu'ils n'affonteraient pas le peuple.

le pouvoir bascule en ukraine
le pouvoir bascule en ukraine © reuters

Le parlement a voté la destitution du président ikrainien

Les députés ukrainiens ont destitué samedi le président Viktor Ianoukovitch et fixé au 25 mai la tenue de la prochaine élection présidentielle. Les députés de la Rada ont déclaré le chef de l'Etat, qui a quitté Kiev, dans l'incapacité constitutionnelle d'exercer ses fonctions. Ils se sont ensuite levés pour entonner l'hymne national.

Viktor Ianoukovitch, qui a quitté la capitale, crie au coup d'Etat

Le président qualifié les évenements en cours à Kiev de "coup d'Etat" et assure qu'il "n'a pas l'intention de donner sa démission". "Je suis un président élu de manière légitime. Je n'ai pas l'intention de quitter le pays", affirme Viktor Ianoukovitch dans une interview à une télévision régionale de Kharkiv.

Viktor Ianoukovich

Alors que Viktor Ianoukovitch avait disparu depuis plusieurs heures, l'une de ses collaboratrices a annoncé à la mi-journée qu'il se trouvait à Kharkiv, son fief dans l'est du pays. Durant toute la matinée le pays s'était interrogé sur la destination du président. Certains pensaient même qu'il avait quitté l'Ukraine. L'opposant Vitali Klitschko avait été le premier a annnoncer la "désertion" du président" tandis que la presse rapportait que le domicile du chef d'Etat est vide et n'était plus gardé.

Les autorités frontalières ukrainiennes ont annoncé samedi soir avoir empêché le décollage d'un avion charter dans lequel Ianoukovitch avait pris place à l'aéroport de Donetsk alors qu'il tentait de quitter le pays. Des hommes armés ont tenté de soudoyer des douaniers afin qu'ils autorisent le décollage de l'appareil. Face au refus des autorités, Ianoukovitch a dû débarquer de l'avion et est parti dans une voiture qui l'attendait.

"Une magnifique victoire de la société ukrainienne" explique Marie Mendras, chercheuse au CNRS et spécialiste des questions ukrainiennes et russes.

Ils ont eu le courage de mourir pour leur cause

La joie Place Maïdan

Sur la place Maïdan au coeur de Kiev des milliers de personnes sont toujours rassemblées au cris de "vive la révolution" "Slava Ukrania".

Le reportage de Mathilde Lemaire

►►► POUR EN SAVOIR PLUS | les images en direct de la place Maïdan

Mais beaucoup d'habitants de Kiev ont déserté samedi la place Maïdan pour la banlieu de la ville et la luxueuse résidence présidentielle, abandonnée par le personnel de sécurité. Les lieux sont gardés par le service d'ordre des opposants, qui laissait les curieux contempler de l'extérieur les pièces décorées de marbre et de dorures, la salle de réception en forme de galion et une collection de faisans.

Le reportage de Antoine Giniaux

Un accord de sortie de crise avait été signé vendredi

Fruit d'une difficile médiation européenne après trois jours de violences meurtrières, cet accord signé vendredi entre Viktor Ianoukovitch et les chefs de file de l'opposition, prévoit une élection présidentielle anticipée, une révision de la Constitution afin de revenir à un régime plus parlementaire contenu dans la loi fondamentale de 2004 et la formation d'un gouvernement d'union nationale.

Selon Laurent Fabius, l'accord est le "mieux qu'on pouvait espérer". "Soyons prudents", a-t-il ajouté, "car la situation économique reste épouvantable et puis il va falloir suivre la mise en oeuvre de l'accord". "Il y a eu des crimes. Il faut que tout cela fasse l'objet d'une enquête et qu'on en tire les conséquences", a averti le ministre des Affaires étrangères français. Car 'Ukraine se trouve actuellement au bord de la faillite, et la Russie avait promis l'octroi d'un crédit de 15 milliards de dollars et un important rabais du prix du gaz.

Le parlement a également voté une loi ouvrant théoriquement la voie à la libération de l'opposante et ex-Première ministre Ioulia Timochenko. L'ancienne égérie de la Révolution orange pro-occidentale en 2004 avait été condamnée en 2011 à sept ans de prison pour abus de pouvoir.

l'accord de sortie de crise a été signé en ukraine
l'accord de sortie de crise a été signé en ukraine © reuters

Les pro Ianoukovitch s'organisent

A Kharkiv s'est ouvert samedi un congrès des régions ukrainiennes pro-russes, en présence de 4.000 délégués, députés et gouverneurs russes, mais auquel Viktor Ianoukovitch ne devrait pas participer. Le but du congrès est d'"éviter un bain de sang dans les régions", a indiqué le gouverneur de la région de Kharkiv Mikhaïlo Dobkine en ouvrant la réunion.

Les dirigeants des régions de l'Est ukrainien remettent en cause la légitimité du parlement de Kiev et ont déclaré qu'ils conservaient le seul contrôle de leurs territoires. "Tant que l'ordre constitutionnel et la légalité ne seront pas restaurés, nous avons décidé de prendre la responsabilité de protéger les droits des citoyens et leur sécurité sur nos territoires." à déclaré Mikhaïlo Dobkine, gouverneur de la région de Kharki, qui a pris soin de préciser "nous ne nous préparons pas à disloquer le pays", nous voulons le préserver".

Environ 10.000 partisans du président Ianoukovitch se sont rassemblés devant le congrès en brandissant des affiches sur lesquelles on pouvait lire "Les mineurs du Donbass contre l'extrémisme" ou "nous sommes contre le fascisme".

Moscou gronde

Dans un communiqué du ministère des affaires étrangères, la Russie dénonce "l'opposition qui n'a non seulement pas rempli une seule de ses obligations mais avance de nouvelles exigences, se soumettant aux extrémistes armés et aux pillards dont les actes constituent une menace directe pour la souveraineté et l'ordre constitutionnel de l'Ukraine". Pour Sergueï Lavrov, l'opposition ukrainienne est aux mains "d'extrémistes armés" et d'"adeptes des pogroms". le ministre des affaires étrangères demande à la France, à la Pologne et à l'Allemagne, la troïka européenne qui a servi de médiateur, d'user de leur influence sur l'opposition pour une application immédiate du plan de sortie de crise.

La réponse du ministre polonais des Affaires étrangères est arrivée via Twiter. Radoslaw Sikorski estime que les événements à Kiev ne constituent pas un coup d'Etat. "Ce n'est pas un coup d'Etat. Les bâtiments gouvernementaux ont été abandonnés. Le président du Conseil élu légalement. Le président Ianoukovitch a 24 heures pour signer l'entrée en vigueur de la Constitution de 2004.

EDITION SPECIALE présentée par Patrick Boyer

Avec à Kiev, Marc Crépin, correspondant permanent de Radio France en Russie et Mathilde Lemaire, envoyée spéciale

A New-York Charlotte Alix

et Boris Toumanov journaliste russe ; Anya Tsukonova, journaliste ukrainienne ; Constantin Sigof, philosophe et professeur à l’université de Kiev ; Hervé Maurey, sénateur UDI de l’Eure et président du groupe d’amitié France-Ukraine au Sénat

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