Quatorze scientifiques, français et italiens, vont partir fin janvier étudier, pour un mois, une population qui vit à La Rinconada, au Pérou, à 5 300 mètres d'altitude. Leur objectif : étudier les effets du manque d'oxygène sur la santé, dans une ville où quelque 50 000 personnes habitent dans des conditions extrêmes.

A plus de 5 000 mètres d'altitude, La Rinconada est la ville la plus haute du monde
A plus de 5 000 mètres d'altitude, La Rinconada est la ville la plus haute du monde © AFP / Axel PITTET / INSERM

Comment peut-on vivre correctement, quand on habite à une altitude qui n'est pas vivable normalement pour un être humain ? C'est ce que vont essayer de déterminer quatorze scientifiques français et italiens, qui partiront fin janvier étudier, pendant un mois la population des mineurs d'or installés à La Rinconada, au Pérou, une ville située entre 5 100 et 5 300 mètres d'altitude. Depuis une vingtaine d'années, après la découverte de mines d'or dans ce secteur, des milliers de mineurs se sont installés là, poussant la population de cette ville - sans électricité ni eau courante - à 50 000 personnes. 

Or à l'altitude de La Rinconada soit au-delà de 5 000 mètres, "il est généralement considéré que la vie humaine permanente n'est pas possible". Une partie des habitants a donc développé une capacité d'adaptation à ces conditions, quand d'autres développent de nouveaux types de maladies liés à ce manque d'oxygène en continu. 

C'est cela que vont étudier les chercheurs, dirigés par Samuel Vergès, physiolgiste à l'Inserm au sein du laboratoire "Hypoxie et physiopathologies cardiovasculaires et respiratoires" à l'université Grenoble-Alpes : pendant les 30 jours de l'expédition, les chercheurs vont tenter d'établir un "phénotypage génétique, biologique et cardiovasculaire exhaustif" pour comprendre notamment comment les facteurs environnementaux ont une influence sur le génome pour mieux développer des mécanismes de défense du corps. 

Rencontre avec Samuel Vergès, chercheur à l'Inserm et directeur de l'étude

Quel est le but de cette expédition ?

Ce qui nous intéresse, c'est de savoir comment ces habitants de cette ville qui est la plus haute du monde font pour vivre, travailler, accoucher pour les femmes, grandir pour les enfants, dans des conditions d'oxygénation qui sont fortement diminuées : un tiers de moins par rapport à la pleine. 

Comment se traduisent ces conditions de vie "intolérables" ?

Un quart de la population environ, là-bas, développe un "mal chronique des montagnes", un syndrome, une famille de pathologies caractérisées sur la base de symptômes comme des maux de tête, des problèmes de circulation sanguine, qui montrent qu'au moins un quart de la population ne tolère pas correctement le manque d'oxygène. 

Pour le reste de la population, c'est moins flagrant, mais le risque de complications cardiovasculaires, à terme, est aussi plus important. Même si ces populations sont capables de tolérer le manque d'oxygène bien mieux que nous, résidents des plaines, l'environnement est tellement extrême qu'ils ont des pathologies spécifiques. 

Si un habitant de Paris devait se rendre là-bas, quels seraient les effets sur son corps ?

Dans les premiers jours, ça ne va pas être facile, on va développer des problèmes de "mal aigu des montagnes", comme des maux de tête, et si tout va bien au bout de quelques jours, nous serons toujours essoufflés, sans doute plus vite fatigués, mais on devrait arriver à passer quelques semaines à cette altitude. En revanche, s'il s'agissait de vivre plusieurs mois ou plusieurs années là-haut, on développerait probablement des phénomènes d'intolérance sur la durée, que les habitants péruviens réussissent à minimiser. 

Pourquoi est-ce important, d'étudier ce phénomène appelé hypoxie ?

Car ce manque d'oxygène se retrouve en altitude, mais aussi dans de nombreuses maladies respiratoires en plaine. Comprendre les effets du manque d'oxygène en altitude, c'est aussi mieux comprendre les effets du manque d'oxygène chez ces patients.

Le premier étage du projet, c'est déjà de mieux comprendre les mécanismes qui font que le manque d'oxygène a un impact sur la santé. Et rapidement, lorsqu'on a identifié ces mécanismes, l'idée est d'imaginer comment pallier cela, soit en amenant de l'oxygène en plus, soit en améliorant la diffusion de l'oxygène vers les organes et les cellules qui en ont besoin. 

Ou stimuler les mécanismes qui permettent de tolérer le manque d'oxygène : c'est typiquement ce qu'ont dû développer, au fil des générations, les habitants de hautes altitudes. Comprendre comment l'organisme peut apprendre à fonctionner avec moins d'oxygène, c'est aussi imaginer comment chez nos patients de plaine, on peut aussi stimuler des mécanismes de tolérance au manque d'oxygène. 

Que fait le corps, lorsqu'il se trouve à cette altitude ?

Une des adaptations importantes, c'est le fait de développer plus de globules rouges, plus d'hémoglobine. Lorsqu'on est en altitude, améliorer cette capacité du sang à transporter les globules rouges, c'est important et ça permet de mieux tolérer le manque d'oxygène.

Le problème, c'est que le sang, quand on produit plus de globules rouges, devient visqueux, presque pâteux. Il a donc beaucoup plus de difficultés à circuler, le cœur a plus de difficultés à pousser ce sang dans les vaisseaux. Ce qui est une adaptation nécessaire devient comme un mécanisme potentiellement délétère au niveau cadiovasculaire. C'est cet équilibre qui est fragile chez ces populations de haute altitude.

En revanche, plusieurs données montrent qu'être en conditions de moindre oxygénation, ce qui reviendrait à être à une altitude modérée, autour de 2 000 à 3 000 mètre d'altitude, pourrait stimuler l'organisme, le pousser à développer des mécanismes d'adaptation voire de régénération qui pourraient être bénéfiques pour la santé. 

On en vient donc à se dire que si l'on pouvait passer quelques jours, chaque semaine, à une altitude moyenne, ce serait bénéfique pour notre santé. Mais c'est un peu difficile logistiquement : on a désormais des systèmes qui permettent de simuler l'altitude, en respirant dans des masques ou en étant dans des salles où l'on extrait une partie de l'oxygène. 

Cela a par contre une influence sur leur espérance de vie ?

On n'a pas de données précises, mais on ne peut que constater que sur place, il n'y a pas de vieillards. Cela peut être du fait du manque d'oxygène, mais aussi du fait de la qualité de vie, du point de vue nutritionnel, etc. 

Ce qui est compliqué mais qui fait tout l'intérêt de cette recherche, c'est de mesurer les effets positifs de l'adaptations mais, malgré tout, les limites de cette adaptation et ce qui fait basculer dans l'intolérance et la dysfonction. 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.