En Syrie, la situation des familles françaises de djihadistes se dégrade jour après jour. Celles-ci se heurtent au refus des autorités de les rapatrier. Une dizaine d’entre elles ont entamé une grève de la faim. Deux Françaises, déterminées à rentrer chez elles, ont accepté de témoigner.

Le camp de Roj, au nord-est de la Syrie, accueille femmes et enfants de jihadistes
Le camp de Roj, au nord-est de la Syrie, accueille femmes et enfants de jihadistes © Radio France / Omar Ouahmane

Dans le camp de Roj, au nord-est de la Syrie, région autonome contrôlée par les Kurdes, les jours passent et se ressemblent. Les enfants errent au milieu des tentes blanches qui s’étalent à perte de vue, alors que le quotidien des mères est rythmé par les tâches ménagères.

Estelle est l’une d’entre elles. Cette Versaillaise de 31 ans, qui se présente le visage découvert, les cheveux longs et détachés, a cessé de s’alimenter depuis le dimanche 21 février : "C’est très difficile, s’occuper des enfants devient un combat. Parce qu’on ressent la faim, on ressent la faiblesse aussi. On a le cœur qui bat très très fort, on a mal à la tête du matin au soir, mais on garde espoir que l’on va sortir d’ici."

Estelle reconnaît avoir commis une erreur en venant en Syrie au printemps 2014 : "Ma seule faute, c’est d’être venue ici, c’est tout." Elle dit ne boire que de l’eau au-delà du café du matin, et avoir perdu 4 kilos. Estelle est prête à aller jusqu’au bout : "Je suis déjà tombée, il y a deux jours. J’ai été amenée à l’hôpital et perfusée sous sérum, on m’a donné des vitamines et je suis rentrée chez moi". Ce "chez moi", c’est une tente qu’Estelle partage avec ses trois enfants, âgés de 5, 8 et 10 ans. Le plus jeune est né en Syrie, où le froid glacial de l’hiver s’éternise.

"On a fait une erreur, chacun mérite d'être jugé"

Une vie suspendue, sans aucune perspective de jugement sur place : "On sait que les gens nous détestent, mais j’aimerais leur faire comprendre qu’on n’est pas toutes pareilles. On a fait une erreur, chacun mérite d’être jugé, mais on n’a pas de jugement, on ne sait pas de quoi on est accusées."

Ses enfants vivent, comme tous les autres, sans scolarité et sont nourris grâce aux rations des organisations humanitaires : huile, riz, lentilles et sucre, tout le reste est payant. "J’ai envie de voir mes enfants grandir, non pas avec des cailloux du matin au soir."

Vue de l'extérieur du camp de Roj, à l’extrême nord-est de la Syrie
Vue de l'extérieur du camp de Roj, à l’extrême nord-est de la Syrie © Radio France / Eric Audra

Estelle a passé plus de trois ans et demi dans ce camp, à Roj, où elle a été transférée en octobre 2017 après son arrestation par les forces kurdes alors qu’elle tentait de fuir la ville de Mayadin, dans l’est de la Syrie. Son mari, également français, a été jugé à Bagdad, en Irak, où il a été condamné à la peine de mort. Cette grève de la faim, c’est le seul moyen qu’Estelle a trouvé pour se faire entendre.

"On n’a plus la possibilité de parler à personne, aucune possibilité de se défendre, c’est un appel à l’aide, pour montrer qu’on est déterminées à mettre nos vies en danger pour pouvoir rentrer chez nous."

Cette détermination est partagée par Saïda, 33 ans, originaire de Marsillargues, petite commune dans l’Hérault, proche de Montpellier. Contrairement à Estelle, sa voisine dans ce camp de Roj, Saïda a accepté de laisser ses deux enfants, de 5 et 12 ans, rentrer en France le 9 juin 2019. Ils ont été placés en famille d’accueil dans la région de Montpellier. Une décision difficile à prendre : "Oui, c’était très très dur, jusqu’à maintenant c’est très très dur, parce que je n’ai aucun moyen de parler avec eux. Là, j’ai des nouvelles par la Croix-Rouge, mais en général, je n’en ai pas trop." 

"C’est vrai que c’est un sacrifice pour moi, mais je ne voulais pas être égoïste, je voulais penser à eux d’abord. Ma fille est une bonne élève, elle m’a écrit une lettre – elle écrit trop bien, elle dessine trop bien, tout va bien quoi."

"Dès que je suis arrivée ici, j’ai vite regretté"

Tout comme Estelle, Saïda n’a pas attendu la chute de Baghouz, dernier bastion du groupe État islamique, en mars 2019, pour se rendre aux forces kurdes. Elle a fui Raqqa, capitale autoproclamée du "califat" de Daech, en juin 2017, en pleine bataille, au milieu des civils syriens, en compagnie de ses enfants et de son mari, également français. Comme le mari d’Estelle, ce dernier a été transféré et jugé à Bagdad, où il a été condamné à mort.

Saïda a quitté l'Hérault avec sa fille pour rejoindre la Syrie en 2015. La Française, rencontrée dans le camp de Roj, ne peut aujourd'hui pas revenir dans l'Hexagone.
Saïda a quitté l'Hérault avec sa fille pour rejoindre la Syrie en 2015. La Française, rencontrée dans le camp de Roj, ne peut aujourd'hui pas revenir dans l'Hexagone. © Radio France / Omar Ouahmane

Ancienne auxiliaire de vie, Saïda ne porte ni le niqab ni le voile. Elle dit avoir rejoint la Syrie par amour. "Je suis venue ici sur un coup de tête, j’ai pris la décision en une semaine, sans réfléchir, et dès que je suis arrivée ici, j’ai vite regretté. J’ai voulu partir, mais ça a été compliqué, parce que c’était comme une prison." Arrêtée par les forces kurdes, elle a été emprisonnée pendant six mois avant d’être transférée dans le camp de Roj.

Aujourd’hui, Saïda est à bout. La distance qui la sépare de ses enfants, les conditions de vie difficiles dans le camp l’ont poussée, un jour, à prendre la fuite. "En fait, la grille était ouverte depuis trois semaines, ça m’a tentée. Un soir, je suis partie. J’étais avec une Belge, on a marché, on s’est retournées, on a regardé le camp, on s’est dit c’est fini, on pensait qu’on était libres… Mais quelqu’un nous a interceptées – le gardien d’un champ de pétrole –, et on a été embarquées au poste."

Prêtes à rendre des comptes à la justice française

Une première tentative d’évasion qui pourrait ne pas être la dernière, menace Saïda, qui, après bientôt quatre ans aux mains des forces kurdes, a épuisé tous les recours juridiques. "En fait, si on ne vient pas me chercher, je m’enfuirai de nouveau, car je ne compte pas rester les bras croisés toute ma vie."

Selon le Centre d’analyse du terrorisme (CAT), treize femmes djihadistes françaises capturées par les forces kurdes, soit 10 % des Françaises détenues en Syrie, sont présumées en fuite. C’est le cas notamment d’Hayat Boumeddiene, la veuve d’Amedy Coulibaly, le terroriste qui a tué une policière à Montrouge, le 8 janvier 2015, puis quatre otages dans un supermarché Porte de Vincennes, à Paris, le lendemain.

Loin de ses enfants, Saïda dit être prête à rendre des comptes à la justice française, à assumer ses responsabilités et à être jugée pour ce qu’elle a fait. "Nous, on a vu qui est Daech, on a vu ce qu’est l’État islamique, on a vécu avec eux, on a vu ce qu’ils ont fait. C’est nous qui avons voulu les quitter, c’est nous qui avons voulu partir. On était prisonniers chez eux et on ne compte pas faire des attentats en leur nom. En fait, quand je me suis enfuie, je me suis dit que même si je me prenais des balles, je m’en foutais, car être ici, c’est comme être morte."

En Syrie, où les forces kurdes détiennent 63 hommes français, près de 80 femmes originaires de l’Hexagone et 200 de leurs enfants, la France pratique la politique du "cas par cas". À ce jour, 35 enfants français, dont 18 orphelins, ont été rapatriés. Le gouvernement considère que les adultes devraient être jugés sur place. Selon le Croissant-Rouge kurde du camp de Roj, deux Françaises sont dans un état critique, l’une souffrant d’un cancer du côlon et l’autre de diabète.