5600 journalistes accrédités . La moindre soutane traquée dans sa traversée de la place Saint-Pierre par une horde de caméras. Le temps de l'hystérie est revenu.

La salle de presse ne pensait plus revivre pareille frénésie, elle qui était devenue un désert ces derniers mois. Les journalistes permanent reçoivent les communiqués par mail et les médias généralistes ont vu leur intérêt décroitre au fil des ans. Plus personne ne venait aux conférences de presses du père Lombardi, porte parole de Benoit XVI.

Accompagner le pape dans un voyage pontifical était une évidence absolue il y a encore quelques années. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas.

Les bénédictions à la ville et au monde, les angelus du dimanche, les audiences générales suscitent à peine la rédaction d'une brève, sauf si une parole est source de polémique.

Lumière dans la Basilique Saint Pierre
Lumière dans la Basilique Saint Pierre © Radio France / EricValmir

Désormais, le pape parle à ses fidèles du monde entier de sa fenêtre et la planète Média regarde ailleurs. On peut entendre les raisons d'un tel désintérêt. Les scandales financiers et pédophiles, l'idée que l'Église est déconnecté des réalités d'aujourd'hui. L'argument peut être débattu. Mais à force de tourner le dos au fonctionnement de la vie Place Saint Pierre, la presse généraliste a "décroché".

Ce "décrochage" se voit et s'entend dans les directs qui tournent en boucle sur les chaines télés et radios. Les journalistes ont beau avoir l'air inspiré. Rares sont ceux qui peuvent prétendre maitriser le sujet. La plupart sont des envoyés spéciaux arrivés du jour au lendemain, qui à l'aide de 4 feuillets de documents imprimés à la rédac' et lus consciencieusement dans l'avion, et après un café avalé avec un vaticaniste vont s'improviser "spécialiste" du conclave.

Mêmes limites pour les journalistes en plateaux qui face à un cardinal en duplex ou un homme d'église vont poser des questions très généralistes, celles que l'on pose à chaque conclave. "Et comment que ça se passe ? " "Y sont vraiment enfermés à clés ?" "Et comment qu'on fait la fumée blanche ?".

D'une chaine à l'autre, la ferveur et l'hystérie. Aucune valeur ajoutée. Les mêmes mots, mêmes discours, même papabili. Faute de connaissance, aucune profondeur de champ, aucune perspective. On simplifie à outrance.Et le titre de Libération "Pape Academy " est le plus juste qui soit, tant le traitement journalistique s'apparente à une émission de télé réalité .

Pour alimenter l'enthousiasme, il faut créer les conditions du suspense. On a bien compris dans ce qui nous est dit, le seul salut de l'Eglise passe par l'élection d' un pape du Sud. L'enjeu est là. Avec un souvenir pontife originaire d'un pays émergent, la planète sera sauvée. Sommairement, Le gros méchant est déjà l’archevêque de Milan et le gentil le Philippin, proche des pauvres ou alors un africain. Un pape noir ! Quel symbole ! Autre faiblesse de l'arsenal médiatique déployée : l'obsession du symbole. Malheureusement, la couleur de peau ne suffit pas toujours. Rien ne sert de se braquer sur la nationalité du cardinal susceptible d'être élu, sont plus important le courant dans lequel il s'inscrit et son cercle de fréquentation.

Cardinal Luis Antonio Tagle
Cardinal Luis Antonio Tagle © Radio France / EV

Oui le cardinalLuis Antonio Tagle est sympathique. Archevêque de Manille , cardinal depuis novembre, jeune (55 ans), utilisateur des réseaux sociaux (Facebook), proche des milieux défavorisés, l'homme maitrise la communication. Pour la planète Média, ce pape représenterait un tournant dans l'histoire de l’Église. Vraiment ? Opposé au divorce, à l'avortement, il vient de mener face au gouvernement philippin un combat sans merci contre la pilule contraceptive et l'éducation sexuelle aux plus jeunes. Le parlement a adopté ces textes, en dépit des pressions de l’Église philippine.

Et voilà notre possible futur pape si moderne adopte des postions ultra conservatrices (à l'envers de ce laissent entendre les directs de la place Saint Pierre) Ce n'est là qu'un des innombrables exemples de la complexité du sujet qui nous occupe aujourd'hui.

La vague des cardinaux progressistes est passée. On est entré dans une autre génération. Retour rigide sur la doctrine. Seule ouverture au monde, une plus grande justice sociale.

Grande oubliée du pré-conclave, la dimension géopolitique, un sujet essentiel pour ceux qui suivent les médias généralistes. Le chef de l'Eglise est aussi un chef d’État. Un particularisme qui n'est pas anodin. Or, comment ce nouveau chef d’État pèsera sur l'échiquier géopolitique dans une planète embrasée ? Les cardinaux contactés affirment embarrassés qu'ils n'ont pas ce genre de discussions. Or ces équilibres seront primordiaux dans les premiers mois de gouvernance. Autre question cruciale, comment le souverain pontife relancera t-il le dialogue inter religieux avec l'Islam, dialogue au point mort. Des sujets que les directs n'effleurent pas.

Oui, le traitement journaliste en marge du conclave manque de nuance. Hier, pestiférée avec ses scandales de pédophile, l’Église retrouve l'heure du sacré et du prestige. Dans les deux cas, un traitement à l'excès sans contrepoint. Donc, faute de connaissance,la presse généraliste réduit le Conclave à une vague compétition teintée de mysticisme. Les cardinaux, non dupes de ce qui se trame, à l'extérieur de la Chapelle Sixtine, donneront peut être les clés à un as de la communication, jean-Paul II l'était, Benoit XVI non.

En tous cas, quand la fumée blanche sortira de sa cheminée, les journalistes en transe retomberont en enfance et toutes les chaines de télés chercheront à nous convaincre que nous sommes face à l'Histoire. Une manière illusoire d'exister, seule l'histoire peut survivre à demain. Le reste est digéré dans la seconde qui suit.

@ericvalmir sur Twitter

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