Quatre ans après l’intervention militaire d’une coalition menée par l’Arabie saoudite, aucune solution n’est en vue alors que la population subit l’une des pires crises humanitaires au monde.

Un rebel Houthi à Sanaa après un bombardement de la coalition menée par l'Arabie Saoudite en décembre 2017
Un rebel Houthi à Sanaa après un bombardement de la coalition menée par l'Arabie Saoudite en décembre 2017 © AFP / Mohammed Huwais

Quand Mohammed bin Salman, le fils du roi d’Arabie saoudite aujourd’hui prince héritier, lance son opération "Tempête décisive" le 26 mars 2015, il ne se doutait sans doute pas que sa campagne militaire tournerait au fiasco.

À l’origine, il s’agissait de stopper l’avancée des rebelles Houthis, maîtres de Sanaa, vers le sud et le port d’Aden, et de rétablir l’autorité du président Abd Rabbo Mansour Hadi. Avec les combats qui se rapprochent de son palais, ce dernier se réfugie en Arabie saoudite. 

Riyad considère les Houthis comme le bras armé de l’Iran parce qu’ils appartiennent à une branche du chiisme, le zaïdisme. Pas question pour les Saoudiens de tolérer que Téhéran joue dans son arrière cour, en l’occurrence le Yémen. 

Impasse militaire

La campagne militaire mobilise les troupes d’une dizaine de pays, notamment africains, et des monarchies du Golfe. Officiellement, les Occidentaux - États-Unis, France et Grande-Bretagne - fournissent un appui logistique et en renseignement

Mais plusieurs ONG internationales les accusent d’avoir aussi livré des armes à la coalition, alors que des crimes de guerre se perpétuent sur place. Amnesty International note que certains pays ont pris la décision de suspendre leurs exportations de matériels militaires vers l’Arabie saoudite, comme les Pays-Bas, la Norvège, le Danemark, la Finlande et la Suisse. 

"Il n’y aura pas de solution militaire. Le conflit ne se résoudra pas par les armes mais entre Yéménites", nous confiait récemment un diplomate du sultanat d’Oman, qui partage une frontière avec le Yémen. 

Blindés de la coalition dans les rues d'Hodeida, le grand port yéménite de la mer Rouge
Blindés de la coalition dans les rues d'Hodeida, le grand port yéménite de la mer Rouge © AFP

Sur le terrain, les rebelles résistent toujours et contrôlent la capitale Sanaa. 

"Les Houthis sont certainement capables de tenir encore un certain temps, même si leurs stocks d’armes s’épuisent, estime François Frison-Roche, chargé de recherche au CNRS et ancien directeur du projet français d'aide à la transition du Yémen de 2012 à 2014. 

"Ils sont en position de force et ils le savent. Ils ne négocieront que si on leur garantit des positions dans le futur Yémen."

Les multiples lignes de front sur le terrain ne bougent plus. La côte occidentale, et notamment son port Hodeida contrôlés par les Houthis depuis 2014, est devenue l’enjeu principale des combats. C’est par cette ville portuaire que transite l’essentiel de l’aide humanitaire. 

En décembre 2017, les forces de la coalition lancent une offensive pour reprendre Hodeida. La progression est lente, et bientôt s’enlise. Des pourparlers inter-yéménites en Suède accouchent d’une trêve pour la ville portuaire. Mais des combats sporadiques ont lieu régulièrement.

Tragédie humanitaire

"Les Occidentaux ont voulu traiter, par l’intermédiaire de Martin Griffith le négociateur de l’ONU, du problème humanitaire", explique François Frison-Roche. C’est une façon d’aborder la question yéménite de façon très partielle. Ça a échoué parce que les rebelles Houthis voient bien que s’ils perdaient le contrôle de cette ville portuaire, ils perdraient énormément dans leur rapport de force avec la coalition."

Au quotidien, les civils yéménites vivent un calvaire. L’ONU estime que 80% de la population, soit 24 millions de personnes, ont besoin d’une forme d’aide humanitaire et de protection. Les deux tiers de toutes les régions du pays sont en situation de pré-famine. L’UNICEF évalue à 1,8 millions les enfants de moins de 5 ans en situation de malnutrition aiguë.

Les deux tiers de toutes les régions du pays sont en situation de pré famine
Les deux tiers de toutes les régions du pays sont en situation de pré famine © AFP / Essa Ahmed

En mars 2017, le coordinateur des secours d’urgence de l’ONU (OCHA) Stephen O’Brien affirmait que le Yémen était le théâtre de "la pire crise humanitaire au monde".  

Les combats ont fait depuis 2015 quelque 10 000 morts, en majorité des civils. Mais les ONG estiment que ce bilan est largement sous-estimé. Il faut ajouter aussi toutes les victimes de la malnutrition, du choléra et plus généralement de conditions de vie inhumaines.

Aucune solution politique en vue

Au Yémen, l’impasse est totale. Pour François Frison-Roche, "on ne pourra résoudre le dossier yéménite qu’avec des interlocuteurs valables. Il faudra leur donner un certain nombre d’éléments qui leur permettent de penser qu’on avance dans un processus politique. C’est seulement à ce moment-là que la situation humanitaire pourra se débloquer."

Mohamed bin Salman qui a lancé l'Arabie Saoudite à l'assaut du Yémen
Mohamed bin Salman qui a lancé l'Arabie Saoudite à l'assaut du Yémen © AFP / How Hwee Young

Or, on n’en prend pas le chemin. Les Houthis campent sur leur position et n’ont pas confiance dans le processus politique. Quant aux Saoudiens, "ils sont partagés entre une volonté de sortir de ce conflit qui finit par leur coûter cher à la fois financièrement et en termes d’image de marque internationale, poursuit François Frison-Roche. Mais d’un autre côté, _ils ne peuvent pas tolérer pour leur image régionale de donner l’impression qu’ils s’affaiblissent en négociant_. On n’est pas dans une région où l’on négocie facilement, surtout quand on a les prétentions de l’Arabie saoudite."

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