Le directeur du Mossad continue de jouer un rôle essentiel dans le rapprochement entre Israël et plusieurs pays arabes du Golfe. Hier, il accompagnait le Premier ministre Benyamin Netanyahou en Arabie Saoudite. Il fait partie d'ailleurs des ses successeurs potentiels.

Yosef Meir Cohen, l’homme que Netanyahou considère comme l'un de ses successeurs potentiels avec Ron Dermer, actuel ambassadeur israélien aux États-Unis.
Yosef Meir Cohen, l’homme que Netanyahou considère comme l'un de ses successeurs potentiels avec Ron Dermer, actuel ambassadeur israélien aux États-Unis. © AFP / Heidi Levine

"Le mannequin." Il a les épaules carrées, le teint hâlé, les cheveux noirs fournis avec quelques mèches argentées, le regard sombre et le sourire éclatant. Qu'il porte le costume cravate ajusté, ou la doudoune matelassée sans manches sur chemise blanche ouverte, Yossi Cohen, 59 ans,  est surnommé "le mannequin" en Israël. Mais il serait injuste et superficiel de réduire l'actuel directeur du Mossad (les services civils de renseignements extérieurs) à son physique avenant. Il est aujourd'hui l'un des hommes clés en Israël qui, outre son hébreu natal, parle arabe, anglais et français.

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Ce lundi, les journalistes israéliens les mieux informés ont révélé que Cohen s'est rendu hier en Arabie Saoudite avec le Premier ministre israélien pour y rencontrer le secrétaire d'Etat américain Pompeo et le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman surnommé MBS. Il confirme ainsi son implication dans les rapprochements récents entre Israël et les monarchies sunnites du Golfe. En août dernier, il s'était rendu aux Emirats Arabes Unis et à Bahrein qui ont normalisé leurs relations avec Israël. Selon l'agence officielle WAM, le Conseiller à la sécurité nationale émirati, cheikh Tahnoun ben Zayed, avait salué les "efforts déployés par M. Cohen pour parvenir à un accord de paix entre les Émirats arabes unis et Israël". Alors que les ministres centristes des Affaires étrangères et de la Défense d'Israël ont été tenus dans l'ignorance des discussions entre ces deux États et du voyage de dimanche en Arabie, Yossi Cohen apparaît donc comme un véritable vice Premier ministre d'Israël ou, à tout le moins, le principal collaborateur de Benyamin Netanyahou. Ce dernier "a toujours eu des problèmes avec ses collaborateurs mais là, il a trouvé quelqu'un qui travaille bien avec lui", explique à France Inter Seth Frantzman, spécialiste des affaires diplomatiques au Jerusalem Post.

L'obsession iranienne

Élevé dans une famille sioniste et religieuse de Jérusalem, Yosef Meir Cohen a servi dans les parachutistes avant d'être recruté par le Mossad en 1983. Dans Lève-toi et tue le premier, publié aux éditions Grasset, le journaliste Ronen Bergman rappelle l'impeccable parcours de l'agent opérant sous le nom de code "Callan" : chef des opérations iraniennes en 2004, recruteur d'informateurs en Iran et au sein du Hezbollah à partir de 2006, sous-directeur du Mossad entre 2011 et 2013 puis Conseiller à la sécurité nationale avant de devenir directeur du Mossad en 2015. La partie déclassifiée de ses états de services atteste qu'il est un spécialiste de la question iranienne et chiite. Or, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou considère Téhéran comme une menace existentielle pour Israël, rappelant les déclarations belliqueuses et antisionistes des dirigeants iraniens. Cohen a la même vision que lui, ses contempteurs en Israël estiment, eux, qu'il a surtout embrassé la pensée de Netanyahou pour obtenir ses promotions.

Le Premier ministre israélien pose, en janvier 2018, devant une prise phénoménale d'informations sur le programme nucléaire iranien attribuée au Mossad.
Le Premier ministre israélien pose, en janvier 2018, devant une prise phénoménale d'informations sur le programme nucléaire iranien attribuée au Mossad. / Amos Ben Gershom/GPO

Entre 2010 et 2012, quatre scientifiques atomistes iraniens sont assassinés. Leurs meurtres ne seront jamais revendiqués mais Téhéran accuse le Mossad. En janvier 2018, Israël récupère une quantité phénoménale d'informations relatives au programme nucléaire iranien. Une opération attribuée au Mossad sur laquelle le Premier ministre communique abondamment, en posant devant une armoire de classeurs et une vitrine de CD censés contenir les précieux secrets.

Début octobre 2019, Yossi Cohen affirme dans une interview au magazine ultra-orthodoxe Mishpasha que le très influent général iranien Qassem Soleimani "sait très bien que son assassinat n’est pas impossible. Ses actions sont identifiées et ressenties partout. Il est indubitable que l’infrastructure qu’il construit pose un grave défi à Israël." Deux mois après, Soleimani était pulvérisé par une frappe à Bagdad... 

L'architecte et le contremaître

Autre levier pour contenir l'Iran chiite : rapprocher Israël des États arabes sunnites du Golfe qui sont les ennemis jurés des Mollahs. Netanyahou se veut l'architecte de cette nouvelle diplomatie et Yossi Cohen est son contremaître. La rencontre d'hier avec le prince héritier MBS est d'abord un message au président élu Joe Biden : pas question d'un retour à l'accord sur le nucléaire iranien de 2015, à Jérusalem et Riyad on préfère la manière forte avec Téhéran. L'annonce officielle de relations diplomatiques avec les Émirats puis Bahrein et le Soudan ont été des événements majeurs de la diplomatie israélienne ces derniers mois. En sera-t-il de même avec l'Arabie Saoudite ? Hier au G20 organisé par l'Arabie Saoudite, le ministre des affaires étrangères saoudien a déclaré qu'il soutenait la normalisation avec Israël mais que cela passait d'abord par l'établissement d'un Etat Palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem comme capitale...

Et après ? Quel avenir pour Yossi Cohen, en fonction depuis presque cinq ans ? Il n'y a pas de durée de mandat à la tête du Mossad mais, en moyenne, ses directeurs sont demeurés près de six ans à leur poste.

"Il fait partie des directeurs du Mossad les plus connus. Il a ce côté James Bond et ce n'est pas un sale type."

"Et cela aide", poursuit Seth Frantzman. Effectivement, outre ses fonctions officielles, Cohen s'est forgé une bonne image en agissant pour l'inclusion des personnes handicapées dans l'armée ou les services de renseignements, l'un de ses fils officier souffrant d'une affection dégénérative.

Voilà pourquoi plusieurs médias israéliens affirment que Netanyahou le considère comme l'un de ses successeurs potentiels avec Ron Dermer, actuel ambassadeur israélien aux États-Unis. Mais "Bibi", comme on le surnomme en Israël, a toujours coupé les têtes qui dépassaient et détesté que d'autres prennent la lumière. "Cohen est un homme-clé mais Bibi ne le créditera jamais trop de ses succès", estime Frantzman.

Le "mannequin" a-t-il une vision propre ou n'est-il qu'un exécutant zélé ? Son patron, l'omnipotent Bibi, âgé de 71 ans et jugé pour corruption, est-il prêt à lui transmettre le flambeau ? Ou bien préférera-t-il le marginaliser comme tant d'autres ? La politique intérieure israélienne est aussi impitoyable que le monde de l'espionnage.