Après la sortie de son autobiographie en 2016, "The Boss" Springsteen est sur scène depuis maintenant plus d'un an à Broadway, où il est chaque soir seul en scène, face à un public intimiste, pour raconter sa vie et ses chansons. Dans "Popopop", Antoine de Caunes et Charline Roux l'ont rencontré en exclusivité.

Bruce Springsteen, sur scène à New-York
Bruce Springsteen, sur scène à New-York © Getty / Brian Ach / Intermittent

Pour vous Bruce, c’est quoi la pop culture ?

Je crois que le propos, l’essence de la culture pop c’est d’être à l’écoute de son temps, de renvoyer au public l’image de son époque, de se poser comme un miroir qui en même temps reçoit et réfléchit dans un dialogue permanent, qui réfléchit sur ce que nous sommes, le sens de la vie, d'où nous venons, où nous allons. Tout cela est au centre, à mon sens, de tout le discours philosophique. En tout cas, pour moi, c’est comme cela que je vois les choses. C’est toujours fascinant.  

Vous jouez un spectacle, seul en scène, à New-York. Avez-vous appris quelque chose de cette traversée en solitaire ?

Disons qu’il y a une certaine appréciation de l’histoire de ma vie. Et ça revient chaque soir, à chaque représentation, et je pense à l’impact de mon passé sur le présent. On n'y pense pas souvent, quand on y pense c’est dans un contexte nostalgique. On pense à toutes les personnes qui nous ont influencées, qui ont eu une incidence sur notre vie - pour les membres de la famille bien sûr. Et le soir, je parle beaucoup de ma famille immédiate, mais également de la famille élargie, les immigrés italiens, irlandais qui vivaient dans le quartier où j’habitais, où j’ai grandi. C’était un privilège de grandir justement dans ce quartier. 

Cela m’a amené à apprécier mon enfance, ma jeunesse, mes origines. J'ai eu de la chance de grandir à cette époque, c’était une période intéressante aux Etats-Unis, les années cinquante, soixante. C’était en quelque sorte l’âge d’or, l’invention de ma propre forme d’art : le rock n'roll. De sorte que j’ai pu découvrir ceux qui ont créé cette forme d’art, les pionniers, en temps réel pour ainsi dire. Et ça c’est quelque chose que je chéris. Alors si je me retourne sur tout cela, je me dis "bah j’ai eu de la chance dans ma vie".

Est-ce que jouer à Broadway représente quelque chose de particulier pour ce fils de la classe ouvrière du New-Jersey que vous êtes ?

Broadway, ça toujours été un peu le Saint Graal, je ne pensais pas que j’y arriverais un jour. Le spectacle est parti du livre de manière un peu organique, on cherchait des petites salles, et si on veut des salles qui fassent un peu "écrin", c’est à Broadway qu’elles sont. 

New-York est un peu la place mondiale de la culture, les gens viennent du monde entier. Quand je sors du spectacle je vois des gens qui viennent d’Australie, d’Argentine, d’Italie, de France, du monde entier. C’est vraiment la place mondiale de la culture. 

Et j’ai eu le privilège, l’honneur de m’intégrer dans cette tradition de Broadway à New-York. Moi ça me fait plaisir de me produire devant un public très intimiste, ce qu’on peut bien sûr pas faire dans une grande salle.

Vous avez beau vous produire à Broadway, on est pourtant exactement à l’opposé d’un musical classique... avez-vous jamais envisagé de vous essayer à l’exercice ?

La réponse est non, parce qu'en général les comédies musicales basées sur le rock ne marchent pas trop bien. Ce n’est pas du tout le même concept qu’une tournée de concert. Ou encore ce que je fais, un one man show. On appellerait ça une comédie musicale vraiment en tirant sur la définition. Alors je suis très content de ce que je fais ici, je n’ai pas d’autre ambition pour Broadway.

Vous avez plus de trois cent chansons à votre répertoire mais contrairement à un concert, où vous pouvez changer la setlist d’un jour à l’autre (ce dont vous ne privez jamais d’ailleurs) dans ce spectacle vous êtes tenu de chanter les mêmes chansons tous les soirs. Est ce que vous n’avez jamais ressenti de frustration ?

Non. Vous savez, les chansons que j’ai choisies, très rapidement en une après-midi ou deux au studio, n’ont perdu ni de leur actualité, ni de leur pertinence. Et c’est mon spectacle, je suis tout seul, alors je peux un peu bidouiller les textes, je peux y ajouter des choses, je peux en retirer, chaque semaine. Mais l’essentiel reste toujours le même, ce sont les mêmes chansons, c’est le même monologue. Enfin, il y a beaucoup de marge de manœuvre.

Le cœur de votre spectacle, Bruce, c’est votre désir à la fois de partager, et de vous confronter à vos propres démons. Est-ce que c’est une forme de thérapie que vous pourriez recommander à tout le monde ?

En effet, c’est un processus que je recommanderais à tout le monde. Alors je ne dis pas de le faire comme moi , moi c’est de manière artistique, à travers la musique. Mais on peut le faire différemment, on dit que la vie sans introspection ne mérite pas d’être vécue. C'est un peu vrai, si on pense à son passé, quand on a vécu, comment on a vécu, c’est une expérience intéressante, on apprend à mieux apprécier son époque, sa vie. Alors oui, je recommanderais à tout le monde de prendre un moment pour faire un peu d'introspection.

Vous avez écrit une autobiographie d’une lucidité étonnante : est-ce plus difficile de raconter des histoires aussi intimes sur une scène face à un public ?

Alors ce n'est pas la même chose. Au départ je me suis dit : je vais lire des extraits du livre. Mais je me suis rendu compte que la simple lecture, c’était un peu trop guindé. Alors je me suis appuyé sur les textes du livre, mais plutôt pour en faire des monologues, c’est-à-dire que c’est moi qui raconte l’histoire au public. Alors tout est lié bien sûr, on se rapproche du livre mais il y a des grosses différences également. Quand j’ai donné forme au dialogue, je me suis rendu compte qu’il fallait utiliser un langage parlé plutôt qu’un langage écrit, ce sont deux formes très différentes. Donc il y a des ressemblances mais également des différences.   

Parce que vous êtes Bruce Springsteen, c’est-à-dire comme vous le dites vous-même, un homme ferme, honnête et vrai, vous allez directement à l’os et vous vous livrez sans masque...

Je dirais plutôt relativement constant, relativement honnête et relativement sincère, ce serait une description plus juste.

Comment faites vous pour éviter le risque d’être dépassé par l’émotion?

Sur scène, d’une soirée à l’autre, quelquefois on touche un point sensible et on peut entrer dans un degré intense d’émotion, mais ça ne me gêne pas.

A force de raconter cette histoire, soir après soir, avez-vous l’impression parfois de vous retrouver dans la peau d’un acteur qui jouerait le rôle de Bruce Springsteen ?

C’est vrai, il y a un jeu d'acteur, j’ai fait le spectacle 226 fois, donc j’ai un peu l’habitude... mais enfin, à chaque fois il faut respirer un grand coup, et se plonger dans le personnage qui n’est ni tout à fait fictif, ni complètement réaliste non plus.

Mais est-ce que vous avez parfois le sentiment de jouer un personnage ?

C’est quand même moi-même que je joue. Mais c’est une expérience qui me plait, le fait d’entrer dans un personnage, d’y rester quelques heures c’est assez thérapeutique.

Et comment faites-vous pour trouver le bon équilibre entre légèreté et profondeur ?

Non, il faut faire ça au feeling. Disons que les parties sérieuses, profondes, intenses du spectacle sont compensées par le contre-poids de l’humour. Mais pour entrer plus profondément dans le personnage, je m’appuie sur les parties plus légères du spectacle, et au moment ou on s’y attend le moins, je vous donne un grand coup de poing dans le ventre.

Un acteur jouant chaque soir un rôle comme le votre sortirait de scène absolument rincé, et vous ?

C’est vrai que je suis lessivé à la fin du spectacle, ça je peux vous le dire, mais ça me pose pas de problème. Je fais ça 4-5 soirées par semaine, ça me gêne pas, c’est vrai que c’est contraignant, difficile sur le plan affectif. Contrairement aux concerts live qui sont contraignants à la fois physiquement et affectivement, là il faut creuser, fouiller, creuser, exhumer tout son passé.

Vous évoquez à plusieurs reprises la mémoire de votre père, vous dites même que vous auriez adoré qu’il soit là pour vous entendre. Comment pensez-vous qu’il aurait réagi à cet hommage que vous lui rendez ?

Ah je crois que ça lui aurait plu, je me rappelle quand je demandais à mon père les chansons de moi qu’il préférait, il disait que c’était celles qui parlaient de lui, donc je crois que ça lui aurait plu, une bonne partie du spectacle parle de ma relation avec lui justement.

Comme vous l’écrivez dans Born to run, votre autobiographie, un auteur de chansons écrit pour être mal compris, mal entendu pourrait-on même dire. Après le livre et le spectacle, avez-vous toujours ce sentiment d’être mal compris?

Non, je crois que j’ai dit qu’un auteur écrit des chansons pour être compris et il est souvent incompris. Mais là, dans ce spectacle, le public peut mieux comprendre mes origines, d'où je viens. Et ça, ça se produit chaque soir.

L’idée de ce spectacle est né après que vous avez donné un concert privé à la maison blanche, pour Barack Obama et son staff. Y a-il une chance pour que vous fassiez la même chose pour l’administration Trump ?

Je ne pense pas.

Et si Trump était venu assister à votre spectacle, comment auriez vous réagi ?

D’abord je pense que ça n’arriverait jamais... je ne sais pas, ça serait difficile de pas l'interpeller, de ne pas me servir de la soirée pour l’interpeller sur tout ce qui se passe dans le pays et qui gêne beaucoup de monde - pas seulement moi. Alors, je ne sais pas où tout ça va nous mener, j'espère qu’on va sortir du tunnel bientôt.

Est ce que le futur des Etats-Unis vous inquiète ?

Je crois beaucoup en la résilience aussi bien de notre mode de vie que de mes concitoyens. Pour moi la présidence Trump est une anomalie, un accident de parcours, une présidence accidentelle. Mais il faut voir que les forces qui lui ont permis d’être élu étaient déjà en marge depuis plus de 50 ans, avec la désindustrialisation des Etats-Unis, le changement du marché du travail... vous avez des choses qui effraient les gens, le changement ça fait peur. 

Quand vous avez un changement énorme systémique, cela terrifie carrément les gens. Alors Trump a joué là-dessus, en jouant sur l’image d’un passé fantasmé qui n’a jamais vraiment existé et puis il a réussi à convaincre quand même pas mal de monde qu’il serait possible d’arrêter le courant de l’Histoire. Or ce n'est pas possible, parce que l’Amérique va changer, l’Amérique change. Même avec dix Donald Trump on n'arriverait pas à changer le cours de l’Histoire. 

Et puis il faut dire que toute cette histoire, enfin, c’est le cœur battant du système américain depuis sa création : c’est un pays d’immigrés et ça va continuer comme ça. D’ailleurs, d’une manière générale, le pays a très bien su assimiler les populations migrantes. C’est un processus constant, permanent, plutôt passionnant. 

Mais ça peut faire peur aux gens. C’est un changement assez important en relativement peu de temps, parce que si on se retourne sur le passé, qu’on voit donc l'effondrement de l’industrie américaine, déjà il faut 50 ans pour s’en remettre, et puis ensuite il y a eu l'explosion technologique, qui a complètement changé, là encore, la phase du marché du travail. Pour autant je crois qu’on va s’en sortir.

Vous avez beaucoup écrit sur l’écart qui existe entre le rêve américain et la réalité, cet écart s'est-il encore creusé ? Et est ce que vous restez optimiste ?

La distance entre le rêve américain et la réalité américaine, c’est un dialogue permanent qui sera toujours là, et c’est la raison pour laquelle on a besoin de nos artistes, de nos conteurs, et mêmes de nos hommes politiques, pour qu’ils abordent ces questions. Les problèmes ne vont pas se régler du jour au lendemain, mais finalement si ce dialogue est sincère, c’est ce qui nous permet de continuer de croire en la démocratie.        

Grâce à votre livre de mémoires Born to run tout le monde a compris que vous n’étiez pas seulement un auteur-compositeur mais aussi un auteur avec lequel on peut compter dans la non-fiction. Pourriez-vous être tenté d’écrire une pure fiction ?

Je ne pense pas ; je crois que c’est mon premier et dernier livre. Je n'ai même pas imaginé un seul instant écrire de la fiction, quand j’écris, j’écris une chanson. Tout ce que je peux faire c’est écrire une chanson à la fois, c’est déjà assez difficile comme ça. Non, je ne pense pas que je vais faire autre chose.

Quels sont vos projets au terme de cette aventure à Broadway ?

J’ai terminé un album, que j’ai mis en veilleuse pendant le spectacle sur Broadway, je pense qu’il sortira l’année prochaine. J’ai d’autres projets musicaux, sur lesquels je travaille en ce moment, tout ça c’est sympa... Donc la première chose à faire, ça sera de sortir cet album, ce sera un album auteur-interprète, c’est surtout de la western music. 

Vous vous produisez en solo depuis plus d’un an maintenant et évidemment tout le monde a envie de savoir quand vous reprendrez la route avec le street band... ce sera le cas ? Rassurez-nous.

Oui, tout à fait ! Je pense que dans un an ou deux, on va réunir le groupe, on va pouvoir donner quelques concerts. Ce n'est pas encore prévu exactement, mais ça va se faire. Mes musiciens sont patients, ils attendent tranquillement, chacun fait son truc en même temps, mais ça me manque. Ce sera bien de se retrouver en groupe, faire du gros concert de rock.

Interview retranscrite par Mailys Bioy et Julien Baldacchino

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