Geoff Emerick est mort mardi, à l’âge de 72 ans, ont annoncé les studios Abbey Road mercredi. Son nom ne vous dit sûrement rien, pourtant il a posé sa patte sur la plupart des chansons du groupe qui a révolutionné la musique pop : les Beatles.

Geoff Emerick donnait régulièrement des conférences où il partageait son expérience.
Geoff Emerick donnait régulièrement des conférences où il partageait son expérience. © Maxppp / Marina Guillén/(EPA) EFE/Newscom

L’ingénieur du son Geoff Emerick est mort à l’âge de 72 ans, ont annoncé ce mercredi les studios Abbey Road pour le compte desquels il a longtemps travaillé. Si son nom ne vous dit probablement rien, vous avez forcément déjà entendu des chansons à l’enregistrement desquelles il a participé.

Car le destin professionnel est étroitement lié à celui du groupe souvent considéré comme le plus grand groupe du monde : les Beatles. Quand Emerick commence sa carrière de technicien de studio en 1962, pour un petit label, Parlophone, il assiste, pour l’une de ses premières journées de travail, à l’audition de ce petit groupe venu de Liverpool. Dans les huit années qui suivent, il ne quitte plus (ou presque) le groupe, et devient, à partir de l’album "Revolver", leur ingénieur du son en chef.

C’est à ce même moment que les Beatles décident de cesser les tournées pour devenir un groupe de studio, qui travaille, peaufine, le son et les arrangements de chaque chanson. Aux côtés du producteur George Martin (décédé l’an dernier), devenant lui aussi un des fameux "cinquièmes Beatles", il s’attelle alors à donner au groupe son "son". Et l’exigence des membres du groupe l’a conduit à innover sans cesse, pour mettre la technique au service de la folie créative des Beatles.

Dans ses mémoires En studio avec les Beatles parues en 2006, Geoff Emerick, qui a remporté quatre Grammy Awards aux États-Unis pour son travail, racontait comment il a travaillé et innové aux côtés du groupe. Certaines de ses inventions ont changé pour de bon la façon de faire de la musique en studio. 

Des instruments qui sonnent comme jamais auparavant

Replaçons-nous dans le contexte des années 60 : à l’époque, dans les studios d’enregistrement, les ingénieurs du son sont avant tout des techniciens en blouse blanche qui manipulent non pas des ordinateurs mais des enregistreurs et des bandes magnétiques très fragiles. Dans les studios d’Abbey Road, longtemps habitués à enregistrer de la musique orchestrale (notamment dans le label Parlophone de George Martin), il y a donc des règles bien précises à respecter, comme la distance entre le micro et les instruments. 

Seulement voilà, en travaillant avec les Beatles, et en particulier à partir du moment où il devient leur ingénieur du son, Geoff Emerick estime que les enregistrements ne font pas suffisamment honneur à la puissance des instruments des membres du groupe. Il prend alors l’initiative - sacrilège ! - de rapprocher les micros des fûts de batterie de Ringo Starr. Aussi interdite la manœuvre soit-elle, le résultat est à la hauteur : on n’a jamais entendu une batterie sonner comme ça. 

L’ingénieur du son reproduit la manœuvre en inversant la circulation électrique dans l’ampli de basse de Paul McCartney, transformant le haut-parleur... en micro géant. C’est aussi lui qui, lors de l’enregistrement de Yesterday, décide de placer les micros tout près du quatuor à cordes - au grand dam des musiciens, qui redoutent que l’on entende le frottement de l’archer sur les cordes. Le résultat sera l’une des sections de cordes les plus connues de l’histoire de la musique. 

Un travail inédit sur les voix

Les Beatles remportant le succès qu’on leur connaît, les équipes de EMI (la maison-mère de Parlophone) leur passent toutes leurs petites folies, et rapidement le tandem George Martin - Geoff Emerick a les mains libres pour innover, malgré le côté très conservateur du premier.

Un des travaux majeurs de Geoff Emerick porte sur la voix de John Lennon. Car celui-ci détestait sa voix, et cherchait sans cesse des moyens de la déformer : si vous prêtez attention aux chansons qu’il interprète sur les disques des Beatles, vous remarquerez qu’on entend rarement sa voix brute, sans écho ni effets. Et ça, c’était une partie du défi de l’ingénieur du son.

Pour le morceau Tomorrow Never Knows, sur l’album Revolver, Lennon demande que sa voix sonne comme si c’était celle du Dalaï-lama au sommet d’une colline. Aujourd’hui, un simple réglage informatique permettrait de donner cet effet, à l’époque il faut trouver un moyen physique de le reproduire. Emerick décide donc de démonter un orgue Hammond (le type d’orgue que l’on entend sur le titre A Whiter Shade of Pale de Procol Harum), qui a a la caractéristique d’être doté d’un haut-parleur rotatif, donnant du tremolo au son. Et de brancher le micro de Lennon sur ce haut-parleur. Entre autres techniques d’écho et de réverbération, celle-ci a marqué l’histoire du son en studio.

L’invention du sampling

Tomorrow Never Knows est la première chanson sur laquelle Emerick travaille en tant qu’ingénieur du son en chef du groupe. Et comme si les desiderata de Lennon sur sa voix ne suffisaient pas, Paul McCartney débarque avec des bouts de sons sur des bandes magnétiques, qu’il propose d’utiliser pour habiller ce morceau psychédélique. C’est la première fois qu’une technique d’échantillonnage (sampling en anglais) est utilisée sur un album si grand public.

Et si l’idée est de Paul, la concrétisation technique de cette idée revient à Geoff Emerick, qui lors d’une séance de mixage mythique aux studios Abbey Road, a convoqué tous les ingénieurs et tous les magnétophones, liés entre eux pour diffuser toutes les boucles sonores en direct, à raison d’un appareil par bobine. Aujourd’hui, la technique paraît archaïque mais à l’époque, c’est la seule solution pour atteindre un tel résultat. 

Enregistrer à l’envers, à l’endroit, à toutes vitesses

La chanson Rain (parue en face B de Paperback Writer en 1966) est un bon condensé des innovations techniques apportées par Geoff Emerick. La chanson que vous entendez ne ressemble pas à ce qui a été joué en studio le jour de l’enregistrement : pour obtenir un son plus profond, l’ingénieur propose aux quatre artistes de jouer le morceau plus vite, pendant qu’il fait tourner la bande d’enregistrement en accéléré. En repassant le morceau à vitesse normale et en y ajoutant des morceaux de bandes passés à l’envers (idée révolutionnaire de John Lennon qui, un jour, avait mal manipulé son magnétophone), on obtient le résultat finalement posé sur disque. Une technique depuis devenue fréquente en studio, mais à l’époque inédite. 

La version instrumentale de Back in the USSR sur le coffret à paraître le mois prochain consacré à l’album blanc montre le cheminement inverse : l’enregistrement est plus lent que la version finale.

Un an après Rain, pour Strawberry Fields Forever, Geoff Emerick réussira un tour de force que lui demandent les Beatles : composer la version finale du morceau à partir de plusieurs enregistrements... tous faits à des vitesses et à des tonalités différentes. La différence est flagrante si vous écoutez les différentes prises qui ont servi à former le morceau, mais inaudible dans le montage final.

Une astuce pour libérer la créativité des musiciens 

Autre limite technique de l’époque : le matériel d’enregistrement permet rarement d’enregistrer plus de quatre instruments à la fois sur des pistes différentes. Une limite devenue problématique à partir du moment où les Beatles ont voulu ajouter des instruments à leur base rock. Là encore, les bricolages de Geoff Emerick vont permettre au groupe de contourner le problème. 

Quand, par exemple, convoquer un orchestre symphonique pour l’enregistrement de la chanson A day in the Life est trop cher, Ringo lance "prenons un demi-orchestre et faisons-le enregistrer deux fois" ! La solution est retenue : encore faut-il pouvoir enregistrer cet orchestre en plus des instruments déjà mis sur bande. Emerick va monter en série plusieurs enregistreurs et trouver un système d’ondes pour les faire tourner de façon parfaitement synchronisée. Et à partir de là, le nombre de pistes disponibles pour enregistrer la musique n’a plus eu de limite - avec l’arrivée de l’informatique et de ses capacités d’enregistrement illimitées, cette solution très pratique est toutefois devenue caduque.

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