Riche de plus de quarante albums, la carrière de Manu Dibango, mort ce mardi du Covid-19, est pourtant souvent résumée à un seul titre de 1972 : "Soul Makossa". Et pour cause : un sample extrait de ce titre figure (illégalement) dans deux tubes planétaires.

Manu Dibango, en 1986 au Printemps de Bourges
Manu Dibango, en 1986 au Printemps de Bourges © AFP / Frank PERRY

"Mamasé Mamasa Mamakossa" : si vous avez tendu l’oreille à la radio ou dans des soirées ces quarante dernières années, il y a des chances que vous ayez mémorisé ces mots entêtants, récités comme un mantra. Et pour cause : on les retrouve non pas dans un, mais dans deux tubes de la musique pop : "Wanna be startin’ something" de Michael Jackson, et "Don’t stop the Music" de Rihanna.

Mais en réalité, c’est Manu Dibango qui en est l’auteur. Le chanteur et saxophoniste camerounais, mort ce mardi des suites du Covid-19, la maladie véhiculée par le coronavirus, a laissé sa patte dans ces deux tubes internationaux, à son insu. Car l’histoire de cette phrase musicale est celle d’une des plus grandes affaires de plagiat de l’histoire de la musique moderne.   

Tout commence en 1972, quand Manu Dibango sort son titre "Soul Makossa" sur un album éponyme. Le titre est enregistré, à l’origine, pour être la face B de l’hymne de la Coupe d’Afrique des Nations, qui se joue cette année-là au Cameroun. Il crée alors ce titre, inspiré du makossa, style musical camerounais, mêlé des influences jazz et soul cultivées par Manu Dibango. Le disque est cassé par milliers au Cameroun (par les supporters déçus de la défaite camerounaise), fonctionne modérément en France, mais est surtout exporté vers les États-Unis par des disc-jokeys qui le passent à la radio. 

"Comme on a perdu la coupe, personne ne voulait plus entendre parler de ça", a raconté Manu Dibango, en 2014 dans une interview à TV5 Monde. "Mais quand les noirs américains sont venus chercher de la musique en France dans les petits labels, il y avait ce 45 tours". Le succès du titre outre-Atlantique permet à Manu Dibango de partir pour la première fois en tournée américaine.   

Premier acte : Jackson reprend Dibango

Dix ans plus tard, un certain Michael Jackson réutilise la phrase d’accroche de ce titre pour en faire le refrain d’une chanson intitulée "Wanna be startin’ something". Il se trouve que ce titre est le premier d’un album nommé "Thriller", qui n’est autre que le disque le plus vendu du monde.

Si Manu Dibango a reconnu après coup que Michael Jackson "a fait revivre la chanson", il intente alors une action en justice pour faire reconnaître ses droits, car il n’est pas mentionné dans les crédits du titre. Face à lui, les avocats de Michael Jackson assurent qu’il s’agit d’un air traditionnel - Dibango dit quant à lui ne pas se souvenir la genèse exacte de cette phrase.

"Il y a eu des procès, on a fait travailler les avocats. Toujours est-il qu’il a écouté la musique de Manu, il a aimé ce morceau, il l’a prise, d’une façon pas toujours correcte. Mais il y a eu un procès, des arrangements après. Ce qui veut dire qu’il y a eu une reconnaissance", racontait-il, toujours à TV5 Monde. Au Parisien en 2009, il détaille les termes de l’accord financier : sa maison de disques touche un million de francs (environ 150.000 euros), lui un autre million.

Deuxième acte : Rihanna reprend Jackson, qui s'auto-remixe

L’histoire aurait pu s’arrêter là… mais elle a recommencé au milieu des années 2000. En 2007, la chanteuse Rihanna sort un titre nommé "Don’t Stop The Music", qui réutilise un sample de la chanson de Michael Jackson - et donc de celle de Manu Dibango.

Et en 2008, pour le 25e anniversaire de Thriller, le roi de la pop co-signe avec le rappeur Akon un remix de la chanson.   

Touché par ces deux nouvelles utilisations de sa chanson (Les Enfoirés reprennent même cette année-là "Don’t stop the music", toujours sans créditer Dibango), le chanteur attaque à nouveau en justice, en 2009, les maisons de disques de Michael Jackson et de Rihanna : l’accord obtenu en 1986 ne couvrait pas les utilisations futures de la chanson.

Pourtant, la plainte est jugée irrecevable : l’année précédente, un juge avait demandé à la maison de disques de Rihanna de créditer Manu Dibango sur les pochettes des rééditions du disque… et l’artiste s’était désisté de son action en justice. Au final, Manu Dibango n’a donc jamais touché un centime de plus de ces deux titres sortis dans les années 2000.

Réécoutez Manu Dibango dans les émissions de France Inter :

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