Les différents ministres de l'Intérieur, de 1990 à nos jours, ont rarement apprécié le rap et les paroles d'artistes qui s'en prennent à la police. De la polémique au prétoire, voici toutes les fois où la justice a conjugué le sens de la rime avec celui de la loi.

Les textes de rap s'en prennent régulièrement à la police et aux abus dans l'usage de la force
Les textes de rap s'en prennent régulièrement à la police et aux abus dans l'usage de la force © AFP / Edouard Richard / Hans Lucas

Samedi, la police a été alerté à Nice pendant le tournage du clip d'un groupe de rap. Les Kalachnikovs qui ont inquiété les riverains étaient en fait fausses, mais l'intervention policière dans le quartier de l'Ariane, a donné lieu à des contrôles d'identités et des interpellations pour attroupement non autorisé. Un homme faisant l'objet d'une fiche de recherche est arrêté, selon le Parisien. 

En début de mois, c'est un clip du groupe de rap 13 Block, qui a suscité la réprobation. Il montre des hommes faisant un doigt d'honneur à un groupe de policiers casqués, sur fond de sirènes de police. La chanson s'appelle Fuck le 17, et rappelle un titre qui a fait date dans l'histoire du hip-hop aux États-Unis : Fuck tha police, de N.W.A. Le titre avait suscité les poursuites du FBI, qui se sont avérées après coup être celles d'un agent isolé. C'était en 1988. 

Il y a vingt ans le rappeur Rim'K installait un rap à la française avec AP et Mokobé, en fondant le groupe 113. Il proclamait que “face à la police, me rendre hors de question, l'uniforme bleu, depuis tout p'tit nous haïssons”. Les 113 rappèrent et furent heureux, couronnés d'une Victoire de la musique en 2000. Certains ont récolté en prime quelques démêlés et polémiques en plus du succès et du nombre de vues sur YouTube. 

L'histoire du rap en France est émaillée de ces polémiques ou poursuites pour appel à la haine des policiers, mais les condamnations sont très rares et minimes. 

2017 : amende contre la "Bavure" de Jo le Phéno

Jo Le Phéno , rappeur du XXe arrondissement de Paris, s'est retrouvé devant un tribunal pour "La provocation non suivie d'effet à commettre un crime" et "injure"  devant le tribunal correctionnel de Paris pour sa chanson "Bavure". Il était accusé de faire l'apologie de la haine envers les policiers, et le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve avait porté plainte. Il a été condamné à des amendes, par deux fois, car le clip a été mis en ligne à deux reprises. Jo le Phéno a expliqué qu'il voulait dénoncer les abus de violences de la part de la police. Mais les juges ont considéré que ses paroles manquaient de "distance fictionnelle". "La dénonciation des violences policières est un argument prétexte qui ne saurait justifier l'appel généralisé à la violence que comporte le clip" est-il écrit dans le jugement.

Il vient de sortir un nouveau clip, Ma Part.

2006 : Despo Rutti paye 40 000 euros d'amendes à quatre CRS

Pour une illustration d'album montrant un petit garçon au milieu des CRS lors d'une expulsion d'immigrés, Despo Rutti a été condamné à verser 40 000 euros aux quatre fonctionnaires pour atteinte aux libertés individuelles et aux droits à l'image. Ce premier album, Les sirènes de charbon, a été retiré de la vente. 

Depuis il a changé de nom de scène et est devenu Majster. Son parcours est chaotique. 

2006 : Plainte contre Monsieur R. pour atteinte aux bonnes mœurs

En 2006, Monsieur R chante que "La France est une garce, n’oublie pas de la baiser jusqu’à l’épuiser, comme une salope il faut la traiter 'mec'". Deux parlementaires, dont le député de Moselle François Grosdidier, dénoncent le rappeur dont le clip montre "des femmes dénudées qui se frottent contre le drapeau français". Leur plainte reste sans effet, Monsieur R. et relaxé. 

2005 : 201 parlementaires contre le rap

L'année précédente, en 2005, après les heurts qui ont enflammé plusieurs quartiers de banlieues, le même député François Grosdidier portait plainte auprès du ministère de la Justice, en compagnie de 200 de ses collègues députés et sénateurs. Ministère A.M.E.R, Fabe, Salif, Lunatic, Smala, Monsieur R et le 113 sont ainsi dénoncés pour "incitation au racisme" anti-Blancs. La plainte a été rejetée, mais le député Grosdidier a proposé une loi instituant le "délit d'atteinte à la dignité de l'État et de la France". Ce qui n'advint jamais. 

2003 puis 2018 : Sniper dénoncé par Sarkozy, et la LICRA

Au moins trois titres de Sniper ont été critiqués au fil du temps pour leur caractère raciste : La France, Jeteur de pierres, ou encore Empire. En 2003, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, porte plainte et dénonce des "voyous qui déshonorent la France", "véhiculent une haine de la République". L'affaire est allée en appel et en 2005 Sniper a été relaxé. 

Récemment, la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA) a visé le clip Empire, pensant qu'il "présente une tonalité générale marquée au coin de la sous-culture conspirationniste la plus crasse, non dénuée de remugles antisémites" . La LICRA et Conspiracy Watch ont reproché au site de Mouv', de saluer la sortie du dernier album de Sniper, soulignant la hargne toujours intacte du groupe, qui dénonce le pillage du continent africain. 

2002-2010 : huit ans de procédures contre La Rumeur

C'est l'affaire judiciaire la plus importante ayant touché le rap français et elle se termine par un flop total pour le ministère de l'Intérieur. Il s'agit du face-à-face juridique entre La Rumeur et le ministère de l'Intérieur. Il a duré huit ans. 

L’affaire commence en juillet 2002, quand Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, porte plainte à la suite d'un article du membre du groupe Hamé, publié dans la Rumeur Magazine. Hamé a été relaxé en première instance, mais l’État est allé par deux fois en cassation en espérant obtenir sa condamnation, sans succès.  

La justice a fait primer la liberté d’expression et considéré qu’il fallait replacer ses propos sur la durée des cinquante dernières années et des comportements abusifs des force de police sur cette période. Injurieux oui, mais pas diffamatoires pour l’administration publique, ont dit les juges en dernière instance. 

1995 : Ministère A.M.E.R et la “provocation au meurtre”

1995 est une date importante pour bon nombre de rappeur et d'habitants des banlieues : c'est la sortie du film La Haine, qui reste une référence absolue comme marque de reconnaissance de la réalité des cités. Or Ministère A.M.E.R compose le texte Sacrifice de poulets pour la bande originale du film. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Louis Debré, poursuit alors le groupe pour “provocation au meurtre”, à la suite de propos tenus dans la presse. Le groupe est condamné à payer une amende de 250 000 francs (environ 38 000 euros). 

Les trois membres du groupe, Stomy Bugsy, Passi mais aussi Doc Gyneco, feront ensuite route en solo. 

1993 : 7 600 euros d'amende pour Suprême NTM

Suprême NTM, avec la voix de Joey Starr, hurlait en 1993 des mots comme “Police machine matrice d’écervelés, mandatée par la justice sur laquelle je pisse”, dans le titre Police. De la scène au tribunal, le groupe de rap a été condamné trois ans plus tard à six mois de prison dont trois ferme pour "outrage". La peine a finalement été réduite à 50 000 francs (7 600 euros) d’amende et deux mois avec sursis en appel. Le titre fait désormais partie des incontournables dans les albums souvenirs des fans de rap. 

1992 : Ministère A.M.E.R (déjà) et Brigitte femme de flic

En 1992, Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur tente de faire interdire la chanson de Ministère A.M.E.R, Brigitte, femme de flic, issue de l'album Pourquoi tant de haine ? Brigitte est une femme de policier, dans les bras des hommes de tout le quartier pendant que son mari, policier, arrête des Noirs et des Arabes. La plainte du ministre échoue, et la trivialité sans retenue des propos concernant Brigitte a fait la légende du groupe. 

Ce n'est pas la misogynie des propos qui a motivé la plainte, c'est l'atteinte à l'autorité des forces de l'ordre. Cette dimension n'a pas varié au fil du temps. Quand la justice a été saisie par l'État pour faire interdire ou condamner des groupes de rap, cela n'est jamais pour des raisons de sexisme ou d'appel à la violence contre les femmes. 

La dernière affaire retentissante sur ce chapitre concerne Orelsan. Quand il a été poursuivi en justice pour des propos incitant à la violence, comme "va te faire marietrintignier", c'était sur plainte d'associations féministes. Il avait été relaxé au nom de la liberté d'expression. 

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