C'est un ponte de la new wave qui vient de tirer sa révérence. Le chanteur du groupe rennais Marquis de Sade est décédé, vendredi, à l'âge de 63 ans. Didier Varrod, directeur musical des antennes de Radio France, l'a connu intimement. Tombé "comme tant d’autres, amoureux de lui", il raconte l'homme derrière la légende.

Une enquête est ouverte sur les causes de la mort du chanteur et la thèse du suicide est privilégiée selon la police.
Une enquête est ouverte sur les causes de la mort du chanteur et la thèse du suicide est privilégiée selon la police. © AFP / Fred Tanneau

Des yeux de chats, une présence hallucinée. Il savait que son charisme troublait tout ce qu’il touchait. Il semblait embarrassé. Il aurait peut-être préféré que les relations soient plus simples, mais il savait intuitivement qu’il impressionnait ses interlocuteurs

Les premières fois que nous nous sommes rencontrés je l’interviewais pour Marc Seberg, son groupe qu’il aimait tant. Il aimait qu’on aime cette nouvelle vie artistique, détachée de sa vie antérieure de Marquis de Sade. Et pourtant il acceptait bon gré mal gré que l’on y revienne toujours. "Nous étions jeunes et fiers" et moi, comme tant d’autres, amoureux de lui. Jeunes gens modernes, fascinés par ce refus de plier sous le joug de la domination américaine. Patti Smith l’avait déjà théorisé. 

Rockeur européen

Philippe Pascal dessinait ainsi avec le rock un nouvel espace. Européen, poétique et politique par son affirmation innée que le rock et la vieille Europe pouvaient être des mots qui vont si bien ensemble. "Le sens expire, l’expression prime", c’était notre petit livre rouge de l’émotion. Et on y croyait. Peut-être y croit-on encore un peu aujourd’hui. 

Certes, la primauté de la forme était là profondément ancrée dans tous les gestes de Philippe Pascal, mais ce qui surpassait même son personnage d’une éblouissante beauté c’était cette recherche perpétuelle (et déçue d’avance) d’un absolu. Philippe disait parfois en riant : "Je suis une pièce rapportée, un déraciné. Cette histoire d’Europe a toujours été chevillée au corps. Mes influences musicales et cinématographiques sont Kurt Wein, Hanns Eisler…". "Dantzig twist", "Rue de siam" [les deux albums de Marquis de Sade sortis en 1979 et 1981, ndlr], ce rock-là était déjà déviée par la puissance du beat. De la danse au bord du gouffre, du théâtre no sous ecstasy.

"Loin de l'image crépusculaire qui fit sa légende"

Mais puisque la vie m’a donné la chance de partager son intimité pendant quelques années, je retiens aussi, au-delà d’une œuvre poétique magistrale, un homme bien loin de l’image crépusculaire qui fit aussi sa légende. Des rires en cascades, une passion pour le corps qui danse, la techno, le hip hop, la musique qui tire les larmes, Essaouira, le blues, et tant d’autres moments où le silence donnait une réalité à la profondeur de l’âme. Lorsque Philippe Pascal s’est éloigné, je savais qu’il était dans sa vérité. 

Il faut avoir l’élégance de garder le silence quand on n’a pas grand-chose à dire.

"La musique a toujours été une béquille pour avancer." Il s’était remis à avancer avec la musique depuis deux ans en retrouvant l’incandescence de l’animalité jamais disparue du Marquis de Sade. Le revoir sur scène n’était pas une chimère, d’un groupe de vieux jeunes gens plus si modernes qui voulait renouer une dernière fois avec les illusions d’un monde oublié. Au contraire, c’était revenir à l’essentiel de ce qui a fait l’histoire de Marquis de Sade. Donc du rock ici-bas.

Un détonateur, une mise à feu pour de multiples ambitions qui ont enfin donné des lettres de noblesses à une musique dont on disait qu’elle n’aurait jamais sa place et sa raison d’être en France. Dans les flammes de la passion, Philippe Pascal nous a enseigné comme ce bon vieux divin marquis que "tout est bon quand il est excessif". Sans lui, il va falloir être à la hauteur de ses excès. Regarder Conrad Veidt danser, pleurer, chanter et puis du chant des terres, en secret courir après une ligne de fuite sans limite, puisque l’avenir lui s’en fiche.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.