Eberhard Elfert, historien de la scène techno berlinoise, s’est installé à Berlin en 1979, dix ans avant la chute du Mur. Cette musique a émergé dans les années 80 mais selon lui, les événements de 1989 peuvent être considérés comme le point de départ de la techno.

Eberhard Elfert, historien de la scène techno berlinoise
Eberhard Elfert, historien de la scène techno berlinoise © Radio France / Ludovic Piedtenu

La chute du Mur de Berlin a-t-elle été le tremplin de la culture techno dans la capitale ? Si cette musique est apparue dans les années 80, l'historien Eberhard Elfert, spécialiste de la scène techno berlinoise, estime que les événements qui ont suivi la nuit du 9 novembre 1989 et la chute du Mur ont fait décollé ce style. Interview.

FRANCE INTER : À quoi ressemblait la scène techno en 1989 à la chute du Mur et qui produisait ?

EBERHARD ELFERT : "Il faut rappeler la situation Berlin-Ouest et Berlin-Est qui existait jusqu’à la chute du Mur. À l’Ouest, il y avait beaucoup de financements publics du gouvernement et de la ville de Berlin. Tout était fait pour pouvoir expérimenter. À l’Est, c’était plus des jeunes gens qui venaient en nombre pour y vivre et y faire autre chose. 

C’est dans ce contexte que le Mur est tombé. Il y avait beaucoup d’immeubles délaissés, beaucoup d’entreprises de l’Est ont fermé offrant tout à coup beaucoup d’espace. On avait subitement deux choses : un incroyable désir de création et de la place qui ont permis à la culture techno de s’établir et d’expérimenter, tout en étant connectée à d’autres domaines artistiques. C’est quelque chose de vraiment significatif de ce qu’était la musique techno, on retrouve des connexions avec le design, la mode, etc. Ce n’était pas dans un sens politique, par exemple contre le capitalisme. La techno défendait une vision différente et positive sur la vie et le monde. 

Ce qui est important de rappeler, c’est qu’à Berlin-Est, il n’y avait plus d’administration, personne ne délivrait d’autorisation à qui que ce soit. Vous imaginez la très grande liberté, pas de police, pas de bureau d’ordre public, pas d’autorité. Quelqu’un trouvait un lieu et la fête pouvait commencer ! Un autre élément de contexte, c’est le mouvement des squats. On rentrait dans un bâtiment abandonné et on le transformait en club en un rien de temps. Il fallait le reconnecter au réseau d’eau et d’électricité. On garait un camion devant la porte et on y servait de la bière. Les Berlinois de l’Est savaient très bien improviser. Rien n’existait à l’Est mais il était possible de faire des choses très simplement, on s’organisait très facilement.

L’argent n’avait pour nous aucune importance. Pareil, pour les questions de sécurité. Les gens faisaient la fête ensemble sans vous demander d’où vous venez, qu’est-ce que vous faites et où vous allez. Ces célébrations communes étaient une sorte de grande utopie. C’était l’élément moteur de ce mouvement social et culturel."

Peut-on aussi considérer ce mouvement techno comme un moteur de la réunification et de l’unité allemande, ou un moteur de l’unité de Berlin ?

"Au début, la scène techno était une scène relativement limitée, on était peu nombreux. Il y a eu dans un second temps beaucoup de personnes venues de l’étranger, on a vu apparaître les "hostels" pour "backpackers", pour les routards, puis les vols de plus en plus bons marchés qui ont connecté Berlin au monde à la fin des années 90. On peut dire, trente ans après la chute du Mur, que Berlin profite aujourd’hui des bases d’un développement jetées au début des années 90.

En revanche, dans les années 90, on était bien seuls. Les Allemands de la nouvelle République fédérale ressentaient le désir de se rendre à Berlin. Mais ça a été un long chemin. Le changement s’est opéré à un rythme très lent dans l’administration, dans les têtes, dans la réparation des infrastructures, tout ça a pris beaucoup de temps. En revanche, les Allemands qui faisaient la fête dans les clubs techno ont vécu une réunification immédiate, c’était incroyable et ça a vraiment été un signal important."

On a dit que la techno a participé à redynamiser cette nouvelle ville de Berlin où Est et Ouest étaient réunifiés. Quels sont les premiers clubs qui créent la scène techno berlinoise ?

"Pendant les années 90, il n’y avait que trois ou quatre clubs importants et ils changeaient très souvent d’endroits. Quand on parle aujourd’hui rétrospectivement de ces clubs, si par exemple vous parlez du WMF, qui tient son nom du premier lieu où il s’est installé (à savoir une usine qui fabriquait des couverts et de la porcelaine), il faut toujours préciser WMF 1, WMF 4 ou bien WMF 6. À ces numéros, correspondait un lieu et seules quelques personnes habituées de cette scène techno savaient à quelle adresse se rendre ce soir-là. 

Les clubs étaient vraiment une "subculture". On faisait la fête entre nous. Il n’y avait pas internet. À l’Est, il y avait très peu de téléphone. La communication et la publicité se faisaient par le bouche à oreille ou avec des "flyers", des tracts qui indiquaient de façon assez vague un lieu avec les indications suivantes : "Il vous faudra passer par un trou fait dans le mur, puis tourner à gauche en direction d’un seau. Une lumière rouge vous indiquera l’entrée du club". 

Puis un homme, Dimitri Hegemann, qui faisait déjà venir à Berlin au club Ufo des DJs de Détroit dès les années 80, a fondé l’un des clubs les plus célèbres, le Tresor, dans ce qui était, près de la Potsdamer Platz (Leipziger Straβe) un ancien grand magasin abandonnée depuis 1945 avec en sous-sol une cave voutée qui servait de coffre-fort, en partie inondée, rouillée. Il a créé ce club en plein cœur de la ville qui a permis à la culture techno de se développer. Ce lieu a été très important pour beaucoup de DJs qui n’y jouaient pas de la musique, ils créaient leur musique au cours d’une sorte de communion entre un DJ, un lieu et des fêtards. C’est vraiment ce qui fait la particularité de cette culture du club, il ne s’agit pas d’un lieu de consommation, c’est le lieu de création d’une atmosphère où chacun communie et fait la fête ensemble. 

Le Tresor était donc l’ancien coffre-fort d’un grand magasin situé dans la zone frontalière près du Mur de Berlin, le club E-Werk était une sous-station électrique inutilisée qui se trouvait aussi dans la zone frontalière. Le KitKat-Club se trouve à l’emplacement d’une ancienne station de contrôle du métro qui ne servait plus à rien puisqu’ils ont bloqué cette ligne entre l’Est et l’Ouest en construisant le Mur. C’était ça la première époque des clubs dont le nom était souvent lié à l’histoire du lieu.

Dans ces premières années, le mouvement techno était aussi très lié et s’est beaucoup inspiré du mouvement punk : une attitude, une esthétique, les gens portaient des masques à gaz, des vêtements de chantier ou des vêtements  militaires et plein d’accessoires. Tout ce mouvement techno reste encore à historiciser, il y a un travail d’historien qui va pouvoir commencer, car jusqu’à présent, c’était encore une époque pas si ancienne." 

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