Retour sur le phénomène Fishbach, en cinq émojis et autant de facettes de cette artiste aux multiples visages.

Fishbach aux Transmusicales de Rennes en 2016
Fishbach aux Transmusicales de Rennes en 2016 © AFP / LOIC VENANCE / AFP

Fishbach est la sensation pop française de ce début d’année. Si vous êtes un auditeur fidèle de France Inter, vous avez pu entendre son single « Mortel » tourner en playlist depuis 2015, et son premier album « A ta merci » vient de sortir. La hype fonctionne à plein régime : Flora Fishbach (de son vrai nom) fait les couvs des magazines de musique et enchaine les lives télés, impossible d’y échapper.

Si le succès médiatique est au rendez-vous, l’artiste reste cependant clivante, et quand certains succombent à sa présence mystérieuse, d’autres déplorent ses accents 80s. Retour sur le phénomène Fishbach, en cinq émojis et autant de facettes de cette artiste aux multiples visages.

👾 Fishbach, beauté numérique

C’est l'une des portes d’entrée de l’univers Fishbach : Internet. Comme toute cette génération née en même temps que le web au début des années 1990 et biberonnée aux blogs musicaux, elle a appris la musique à l’aide de tutos, et a composé ses premières maquettes de morceaux sur son iPad.

En grandissant dans les Ardennes, à Charleville-Mézières il a fallu élargir les champs des possibles et Internet était là pour ça. C’est de liens hypertexte en liens hypertexte que Fishbach a pu parcourir à grandes enjambées des pans entiers de l’histoire de la musique. Dans cette quête, son oreille curieuse s’est perdue près des trésors des années 1980, qu’elle convoque abondamment dans ses chansons.

La suite de l’histoire est connue : à force de boire du thé et de triturer sa guitare seule dans sa chambre, certaines bribes de chansons sont sorties du logiciel GarageBand, avant d’être postées sur Soundcloud et que des oreilles attentives s’en emparent. Puis, elle signe sur le label indépendant Entreprise, sort son premier EP, enchaîne les premières dates et vole vers le succès qu’on lui connait aujourd’hui. Reste que comme tant d’autres artistes provenant du 👾, ces louanges de la critique musicale ne sont pas forcément synonyme de succès commercial. Si son prochain concert à la Cigale est déjà complet, les ventes d’album elles ne décollent pas. Encore un effet d’Internet.

👊🏻 La présence coup de poing

Ce qui frappe instantanément chez Fishbach, c’est sa double présence, à la fois vocale et visuelle.

Présence scénique d’abord, lorsqu’elle apparaît seule ou avec son groupe et aborde le public en le regardant droit dans les yeux. Fishbach raconte qu’au début cette habitude de transpercer son audience relevait du stratagème pour vaincre sa timidité. Défendre en attaquant diraient les sportifs. Aujourd’hui même sa pochette d’album vous perfore, dans ce geste si caractéristique de la génération Youtube, habituée à parler les yeux dans les yeux par pixels interposés.

Et puis il y a la présence vocale. Cette voix mezzo si puissante et magistrale, qui vous attrape et vous ballade. Fishbach a fait sienne la dissipation de la pellicule qui vous sépare d’elle. Que cette distance soit sonore ou visuelle, que ses vibrations passent par vos oreilles ou vos yeux, la sensation est la même, celle d’une présence massive et d’un 👊🏻 à l’estomac, au cœur et à l’âme.

🥝 Une écriture acide

Les chansons de Fishbach sont âcres et vivifiantes, elles ont l’acidité d’un 🥝. Fidèle à son attitude, elles sont de face et font face. Cela se ressent dans son écriture. Fishbach est l’une des rares artistes à aborder les attentats qui ont si profondément touché la jeunesse française dans leur chair. Elle dépeint cette atmosphère glaciale à la première personne (« Nos mains se serrèrent à l’envers dans la panique » ; « Jamais rien vu d'aussi mortel que ces tirs au hasard ») comme pour nous tirer avec elle dans la stupeur, et vivre à chaque coin de refrain les flashs de ces nuits terroristes sans sommeil.

Il faut un certain cran pour ne pas se défiler sur ces questions tout en les traitant à distance, dans l’écriture intemporelle qui caractérise les bonnes chansons. « A ta merci » est peut-être le premier album post 13 novembre, d’une pétroleuse des temps modernes où la pop s’écrit sans concession.

💄 L'élégance de l'héritage

Au Panthéon des artistes que convoquent Fishbach on compte évidemment toute cette scène des années 1980 qui compose aux claviers numériques et dont la proximité avec les années 1960-1970 libère l’écriture et les paroles. Accrochés tout près du cœur, les pin’s d’Etienne Daho, de Catherine Ringer et d’Eli et Jacno ne sont jamais bien loin. Plus loin dans la tradition de la chanson française, on pense à l’influence de Barbara, pour son écriture au scalpel et plus proche de nous à Feu ! Chatterton (dont la chanson Feu semble directement inspirée autant dans les paroles que par ses arrangements).

Ici, c'est Bashung qu'elle reprend :

🛵 La pop sans soleil

Fishbach est indéniablement une fille de la pop, de cette pop qui chante avec malice la modernité de la jeunesse. Elle se balade dans le XXIe siècle derrière un 🛵 et en chante les légèretés et les moments graves. Par exemple dans le tubesque « Eternité » (« Moi je veux du noir, Et j’veux de l’espoir »), parfaite pop song où la guitare guillerette et la section rythmique entraînante donnent une couleur plus joyeuse à cet album de pop sans soleil.

Cette pop en solex connait d’ailleurs aujourd’hui un nouveau printemps avec une scène passionnante qui s’attache à chanter en français et dont Fishbach est assurément le nouveau porte-étendard. Ses représentants sont nombreux, et gravitent autour du collectif La Souterraine

A ce titre, elle redonne ses lettres de noblesse à une scène de pop française qui chante dans la langue de Molière, et gravite autour du collectif La Souterraine et d’une multitude de jeunes artistes féminines comme Granville, Requin Chagrin, Cléa Vincent, Juliette Armanet, Blondino… La pop française a de beaux jours devant elle.

Si ces émojis ont piqué votre curiosité, sachez que Fishbach est en résidence dans Foule sentimentale tout le mois de février et qu'elle sera en live au studio 105 de la Maison de la radio mercredi prochain.

Colas Zibaut

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