Bruce Springsteen est de retour avec un nouvel album, "Letter to you" et un documentaire qui nous emmène au cœur du studio ou il a enregistré avec ses complices du E Street Band. Il a raconté à Antoine de Caunes la naissance de cet album qu'il qualifie de "plus personnel de tous"

Bruce Springsteen - Letter to you
Bruce Springsteen - Letter to you © Apple TV

Antoine de Caunes : Bruce, est-ce que vous vous voyez toujours comme le papa cool qui fait du rock des États-Unis ? 

Bruce Springsteen : Oui tout à fait, je ne compte pas abandonner ça ! 

Malgré la folie de ces 9 derniers mois en Amérique, de la pandémie aux troubles racistes en passant par évidemment Donald Trump, votre nouvel album a plus l’air personnel que politique, non ?

Je n’avais pas très envie de parler de la situation politique actuelle, c’était un peu trop évident. Et puis vous savez, l’inspiration vient de l’intérieur pas de l’extérieur. Je ne me dis pas, tiens il faut que j’écrive un essai sur l’état de la Nation. Non, ce n’est pas comme ça que ça marche, j’attends de voir ce qu’est l’inspiration intérieur et puis je suis l’inspiration, cette muse, c’est comme ça que je travaille.

Cela faisait 7 ans que vous n’aviez pas écrit pour le groupe E Street. Pourquoi retourner vers eux ?

Ce sont mes amis, ma famille. Quand je suis avec eux je donne le meilleur de moi-même. J’avais très envie de partir en tournée, ça faisait des années qu’on n’avait pas joué ensemble. C’est comme un cycle, j’avais à nouveau envie de faire du Rock’N’Roll et c’est avec eux que je travaille le mieux.

Est-ce que vous vous êtes demandé à un certain moment si vous aviez encore du rock en vous, ou est-ce quelque chose qui ne se perd pas ? 

Non, je me pose toujours la question. Je suppose que le rock est en moi mais quand on ne produit pas de musique on se pose toujours la question. Et puis j’ai passé des années à produire de la musique qui me paraissait… Je sais pas… Un peu vieille, un peu désuète. 

Faut être patient, faut attendre que l’inspiration arrive. C’est comme ça que la créativité fonctionne, on ne peut pas la commander, c’est une magie, il faut être prêt à la saisir cette magie ! 

Il faut créer les conditions nécessaires pour saisir cette magie, pour exploiter cette créativité. Mais on ne peut pas la convoquer, ça personne ne sait le faire.

La légende raconte que tout a commencé à cause ou grâce à un fan italien qui vous a offert une guitare après l’un de vos shows à Broadway, un peu comme une étincelle ravivant un feu, diraient certains, et s’en est suivi une apparition presque magique des chansons. Véridique ?

Oui effectivement, quelqu’un m’a offert une guitare à la sortie d’une pièce de théâtre et j’ai composé beaucoup des titres de l’album sur cette guitare. C’est une très belle guitare, elle se jouait magnifiquement, c’était un cadeau très inhabituel. J’ai reçu pas mal de cadeaux sympas au fil des années mais celui-ci avait quelque chose de particulier. Elle se jouait magnifiquement et le son était très clair. Donc j’ai eu de la chance d’avoir cette guitare sous la main quand les chansons me sont venues à l’esprit. Il faut que je remercie cet admirateur ou cette admiratrice, je ne sais pas ! 

Letter to you sonne comme un message envoyé à vos fans autour du monde, comme si vous vouliez ré-activer la conversation que vous aviez avec elles et eux ces 45 dernières années. Qu’est-ce que vous aimeriez communiquer à vos fans ?

Je raconte mon expérience, je raconte la condition humaine dans mes chansons, c’est ce que j’ai fait toute ma vie d’artiste, je reprends effectivement cette conversation, en l’approfondissant des connaissances et l’expérience acquises ces 6, 7 dernières années, que je peux concentrer dans un album avec le E Street Band et c’est une conversation que je veux avoir toute ma vie, et je m’en réjouis d’avance ! Les thèmes sont tout aussi variés que l’existence elle-même ! Les fans, le public m’apportent une raison d’être, un sentiment de savoir où je suis, où je vais, ce que je fais. 

Il y a tellement de choses que le public a apporté à ma vie, je serais perdu sans cela et donc j’ai une immense et éternelle reconnaissance envers mes fans.

C’est un disque très paradoxal. À un niveau c’est une célébration de la réunion du groupe, à un autre c’est le rappel mélancolique que du temps qui passe et des amis perdus. Est-ce que l’écrire et l’enregistrer était une catharsis très forte émotionnellement pour vous et le groupe ?

Oui c’était un petit peu cathartique parce que lorsque le groupe s’est réuni, il y a eu une véritable explosion, en 4 jours nous avons tout enregistré et le disque a été enregistré dans cette explosion d’énergie. On enregistrait plusieurs chansons par jour, une chanson toutes les 2 ou 3 heures. 

Le thème de l’album c’est le rock lui-même, la musique elle-même. Le fait de vivre dans la musique. C’est quelque chose de très particulier, c’est la première fois que j’en parle sur un disque.

Pour cette raison c’est un album très personnel, peut-être le plus personnel de tous.

Est-ce que le processus vous a rapproché avec le groupe, si c’est possible ?

Oui, je trouve que le groupe est à son apogée, c’était une véritable joie de jouer, d’enregistrer cet album, de relancer la relation, de l’approfondir. 

Le job du groupe E Street, comme vous l’aviez une fois dit, est d’observer et témoigner. Est-ce que cette tâche, cette responsabilité s’est simplifiée ou compliquée avec les années ?

C’est mon métier ! Le métier de l’artiste c’est d’observer et de témoigner. C’est la définition de mon travail, je ne sais pas si ça devient plus difficile ou facile, ça dépend de l’album mais c’est la définition de mon travail. 

Il a fallu 14 mois pour enregistrer votre troisième album, Born to Run, et il n’a fallu que 5 jours pour enregistrer le plus récent, Letter to you. Est-ce que cela veut dire que le groupe s’est amélioré aux instruments ? Quelle leçon devrions-nous retenir de ceci ?

Ils se défendent plutôt pas mal avec leurs instruments. Alors est-ce qu’ils se sont améliorés ? Sans doute ! Si vous regardez le documentaire Letter to You il y a Max Weinberg, qui est absolument fabuleux à la batterie, enfin ils sont tous fabuleux, mais lui il sort du lot ! À mon sens, le groupe est au meilleur de sa forme. C’est la raison pour laquelle c’est encore plus frustrant de ne pas partir en tournée, et j’ai hâte de retourner en tournée après cette crise. 

C’était aussi la première fois depuis longtemps que vous enregistriez en live avec le groupe dans le studio. Comment avez-vous vécu cela après tout le travail solo que vous avez accompli ces dernières années, comme votre show Broadway autobiographique et Western Stars ? Est-ce que vous commenciez à vous sentir seul ? 

Tout ce que je peux dire c’est que nous sommes devenus plus agiles en studio, nous maitrisons le processus de l’enregistrement. Surtout nous sommes entourés de formidables ingé son : Rod Maniello, Ross Peterson, Rob Lebret, qui nous produisent le son recherché de manière très efficace. Et j’ai également une excellente relation avec le réalisateur du docu, Tom Zini, nous avons fait beaucoup de projets ensemble ces 15 dernières années. Tout ça pour dire que j’ai avec moi toute une équipe de studio qui me permet non seulement de réaliser mes projets mais de le faire de manière optimisée ! 

Neuf chansons sur cet album sont toutes neuves et trois ont été écrites dans les années 70. Est-ce que vous vous étiez imaginé que vous allies faire revivre ces chansons, particulièrement maintenant que vous êtes dans vos années 70 ?

Absolument pas. Ça s’est fait comme ça, il y avait une chanson que je voulais enregistrer avec le groupe et le résultat était tellement bon que j’ai décidé de le mettre dans l’album. Et il y avait deux autres chansons qui me semblaient assez bien correspondre au groupe. J’ai écrit ces chansons quand j’avais 22 ans, c’est assez inhabituel de réenregistrer des chansons 50 ans après, mais nous l’avons fait et le résultat est magnifique.

Pourquoi, de toutes les chansons de votre catalogue étendu, avez-vous choisi d’enregistrer ces trois-ci : Song for orphans / Janey needs a shooter / If I was the priest ?

If I was a priest ça c’est la chanson de ma première audition avec John Hammond, c’est lui qui m’a donné mon tout premier contrat. C’est une chanson chère à mon cœur mais curieusement elle n’avait jamais été enregistrée, elle n’était jamais sortie en album. Song for orphans c’est juste une chanson que j’aime beaucoup et Janey needs a shooter je l’ai prise parce que j’avais un super arrangement prévu. C’est pour ça que j’ai choisi ces trois chansons. 

Quel genre de conseils d’écriture le Bruce de 2020 donnerait-il au Bruce des années 1970 ? 

Je ne lui donnerais aucun conseil parce que j’écrivais très bien à l’époque et ces chansons n’ont pas pris une ride en 50 ans ! Je ne changerais rien du tout à la façon dont j’écrivais à 22 ans du haut de mes 70 ans. Je ne lui dirais pas sois plus concis ou plus clair, non, j’écrivais très bien à l’époque, d’un style particulier, unique en son genre ! 

Il y a une chanson sur l’album titrée House of a thousand guitars dans laquelle on peut entendre, je cite "the criminal clown who has stolen the throne". Je vais partir sur une supposition un peu folle et dire que ce clown est Donald Trump. Comment vous sentez-vous par rapport à lui maintenant, quelques semaines seulement avant l’élection ?  

C’est ma seule référence à la présidence actuelle, ce sont les seules paroles politiques de tout l’album.

Vous avez autorisé l’utilisation de votre chanson The Rising pour un clip de campagne des démocrates. À quel point est-il important qu’il y ait un soulèvement aux États-Unis à vos yeux ?

Disons que c’est juste une chanson qui tient compte de tout l’univers que j’ai créé avec mon groupe, avec mon public au cours des 45 dernières années. C’est une chanson d’affection pour cet univers, pour ces idées, c’est ma chanson favorite de tout l’album.

L’élection approche et c’est important de se mobiliser. Je prédis que le président Trump sera battu aux élections et qu’on verra une nouvelle administration qui pourra commencer à remettre les États-Unis sur les rails. C’est un moment crucial pour mon pays. Oui, j’ai bon espoir et je pense qu’il sera battu.

On nous a rappelé à tous, et merci pour cela à la pandémie, combien la vie est fragile et fugace. Est-ce que vous pensez que d’une certaine manière c’est ce qui a motivé votre désir de vous rassembler avec le groupe E Street ? 

Bah non parce que lorsque nous avons enregistré l’album et tourné le documentaire nous étions au tout début de l’épidémie donc nous n’avons pas du tout vu venir tout ça. Dans le film on nous voit fêter l’approche de la tournée. Non le corona n’avait rien avoir avec l’enregistrement, on a tout bouclé en Novembre et la crise sanitaire a éclaté en février ou mars je ne sais plus mais enfin nous étions à plusieurs mois de la crise donc on a eu de la chance. 

Quand on se retrouve après une longue pause pour jouer de la musique, est-ce qu’il y a une petite période de réadaptation, ou êtes-vous directement tous de retour dans votre groove ?

Bah on était essentiellement sur la même longueur d’onde. Alors évidemment tout le monde était un peu nerveux au départ, on voulait que ça se passe bien mais je crois que tout le monde a su retrouver ses marques parce qu’on a passé beaucoup de temps ensemble à jouer… et puis la magie s’est produite !

Il y avait des rumeurs de tournée pour l’année prochaine, quels sont les plans, s’il y en a ?

Je vais continuer à chercher de nouveaux projets vu qu’on ne peut pas faire de tournée. Mon objectif c’est de rester actif, j’ai ma propre émission de radio diffusée ici aux États-Unis toutes les deux semaines et dans d’autres pays à l’étranger. Je vais continuer de faire ça en attendant d’autres projets.

Vous êtes la première rock star à avoir votre emoji sur Twitter. La photo est issue de la couverture de Born in the USA. Est-ce que vous auriez choisi cette image en particulier comme l’image iconique de Bruce Springsteen ?

Cette image en vaut une autre, enfin quand j’y pense, c’est une image assez classique, allez iconique c’est marrant ! 

Le jour où on pourra enfin sortir de cette pandémie, que ferez-vous, à part aller boire un verre avec moi ? 

J’ai envie de sortir, d’aller dans les bars, boire un verre avec mes amis, d’être entouré. Moi ce qui me manque c’est la vie sociale, aller me balader en ville sans m’inquiéter de la personne sur le trottoir d’en face. Et puis bien entendu jouer, 

j’ai envie de rejouer c’est clair mais c’est avant tout la vie sociale du pays qui me manque. Les restaurants, les bars, là où les gens se rencontrent, échangent ce qu’ils ont en commun. J’ai hâte de retrouver tout ça !

La scène me manque, et l’anticipation me manque aussi. On ne pensait pas partir avant le printemps 2021 dans tous les façons mais là on ne pense pas pouvoir partir avant dans le meilleur des cas 2022 donc nous allons perdre au moins une année de vie active ce qui, à mon âge, n’est pas très réjouissant.

Qu’est-ce que vous lisez en ce moment ?

Voyons, quel livre m’a vraiment frappé … Je crois que c’est un livre de Ta-Nehisi Coates qui s’appelle Une colère noire, lettre à mon fils. Ça c’est un livre fabuleux, c’est un petit peu une version contemporaine de La prochaine fois, le feu de James Baldwin. Ça c’est un livre qui, dirais-je, m’a vraiment interpellé au fond de moi-même.

Qu’est-ce que vous écoutez en ce moment ?

J’écoute beaucoup de musique pour mon émission de radio, il y a toutes sortes de musique que j’écoute. La dernière émission avait pour thème l’automobile, la route, donc il y avait un peu de tout. Il y avait un groupe qui s’appelait The Screaming Messihas. C’est un groupe des années 70-80, groupe punk-rock, je me suis rendu compte que j’adorais leur musique. Et puis il y a un groupe qui s’appelle Larking Poe, ils ont sorti un album y’a un mois ou deux, très bluesy, un rock bluesy, quelque chose de tout à fait excellent. Il y a un gars qui s’appelle Mondo Cozmo, il a une chanson qui s’appelle Black Cadillac, j’adore ce single. J’ai des chansons de Kendrick Lamar, il y a HER avec une chanson qui s’appelle I can’t breathe, qui est sortie cet été, une chanson magnifique ! Il y a beaucoup de très belle musique.

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