Pour "Popopop", le compositeur-producteur de musique électronique Pedro Winter est parti avec gourmandise à la rencontre de Kevin Parker, créateur du projet musical "Tame Impala" et de "The Slow Rush", son quatrième album.

Kevin Parker, créateur du projet musical "Tame Impala et  Pedro Winter, compositeur-producteur de musique électronique " le 11 février 2020 sur France Inter dans Popopop.
Kevin Parker, créateur du projet musical "Tame Impala et Pedro Winter, compositeur-producteur de musique électronique " le 11 février 2020 sur France Inter dans Popopop. © Radio France / Simon Arrestat/Aurélien Ezvan

Très régulièrement, Pedro Winter passe dans Popopop pour partager ses coups de cœur et The Slow Rush, le nouvel album de Tame Impala, en fait clairement partie. Pour preuve, Pedro a écouté et réécouté l’album encore et encore et n'hésite pas à en faire la confession à Kevin Parker dès le début de cet entretien : "Kevin, tu as réussi à placer les trois premiers albums de Tame Impala parmi les meilleurs de la décennie 2010. Je peux déjà dire que ce nouvel album sera dans les meilleurs des années 2020".

Kevin Parker n'aime pas beaucoup les interviews. ça tombe bien, Pedro Winter n'est pas vraiment journaliste

Pedro Winter : Comment se porte ce nouveau bébé de 30 cm de haut et qui fait déjà beaucoup de bruit ? Comment tu te sens ? 

Kevin Parker : "J’en suis très fier, vraiment. Parfois je mets du temps à apprécier mon travail. Parce que c’est toujours compliqué d’être fier de ce qu’on fait. Surtout quand tu ne peux pas le changer parce que les gens commencent à l’écouter. J’ai terminé l’album il y a quelques semaines. 

Je suis dans cette phase où j’essaie d’être satisfait de ce que j’ai fait, mais je le suis. Je peux l’écouter sans être effrayé de ce que j’ai fait !

P W : C'est tout à fait là où je voulais en venir. Est-ce que vous êtes le genre de compositeur qui une fois l’album sorti clôt le chapitre, passe à autre chose et ne l’écoute plus pendant des années ou est-ce que au contraire vous continuez sans cesse de l’écouter jusqu’à sa sortie  ?

K P : Ca c’est dangereux, j’essaie de ne pas le faire. Il y a une chanson qui sort bientôt et je me dis de ne pas l’écouter parce que sinon je vais entendre quelque chose et je vais essayer de le changer. En tous les cas je ne peux pas trop l’écouter. En gagnant en maturité en tant que producteur, je comprends mieux quand il est temps de le laisser et de le sortir. 

P W : Dans ton album, tout est une question de temps. En parlant d’enregistrement, de nos jours on peut les refaire, je pense notamment à ces pop-stars un peu dingues comme Kanye West qui, une semaine après que leur album soit sorti, changent les paroles, remixent leurs morceaux… 

K P : Quand j’ai entendu ça je me suis dit : "Oh c’est dangereux, c’est dangereux de savoir qu’on peut faire ça" mais parce que moi aussi je vais essayer de le faire.

P W : Moi je pense que ça tue la magie de la création, la spontanéité.

K P : Oui tu as raison, c’est délicat. Clairement Kanye West qui revient sur son album un an après et change des choses. moi je ne ferai jamais ça .

Pour vous, c'est quoi la pop culture ?

Incontournable question de Popopop que Pedro Winter a évidemment posé à Kevin Parker, qui a légèrement contourné la question.

K P : Je vais plutôt dire « qu’est-ce qui est pop ? » car c’est souvent une question que je me pose à moi-même. Alors évidemment, c’est tout ce qui est populaire. Mais ce n’est plus simplement cela aujourd’hui. Ce qui est pop tient d’une mentalité. C’est l’essence même de quelque chose. Tout peut être pop. Alors qu’est-ce que la pop culture ?

C’est quelque chose qui laisse une empreinte, une trace, qui marque la société.  Par exemple, ma femme est obsédée par la pop culture, c’est comme si elle "absorbait" tout ce qui était issu de la pop culture depuis la nuit des temps. C’est pourquoi on a pas mal de trucs Mickey à la maison... dans la maison et devant la maison !

"The Slow Rush" : un nouvel album, cinq ans après

Il s'est passé cinq ans entre le précédent album de Tame Impala et ce The Slow Rush. Une éternité pour les fans. Il faut dire que Kevin Parker a été quelque peu occupé à travailler avec quelques rois et reines de la pop comme Mark Ronson, Lady Gaga, Travis Scott, Kanye West ou Theophilus London. L'une des récentes collaborations de Kevin Parker avec Theophilus London sur Whiplash a particulièrement impressionné Pedro Winter.

P W : Amener des sonorités de Black Sabbath mixées avec du Run DMC, il n’y avait que toi pour réussir ce mélange ! Et pour moi c’est ça la pop culture ! Tu en es le digne représentant car tu es le seul capable de mixer parfaitement deux genres. J’ai écouté pas mal de fois ton nouvel album The Slow Rush et pour moi tu es une sorte de Brian Wilson mélangé à DJ Premier. Donc j’aimerais savoir quelles sont tes influences, quels sont les producteurs que tu apprécies…

K P : Si tu m’avais posé la question il y a 10 ans j’aurais répondu plein de groupes, pleins d’artistes ! C’est sur. Ces jours-ci, je ne sais, j’essaie de ne pas trop me poser la question. C’est plus quand je suis en studio en train de composer, je me demande « Comment Pharrel Williams ferait ça ou ça ? » et je peux rester bloqué. Donc j’essaie de rester moi-même et de faire  exactement ce que je veux faire. Si je suis bloqué, je pense à mes idoles. 

P W : A propos ton précédent album Currents tu disais que c’était "comme rester en vie mais sous champignon hallucinogène et cocaïne". Alors quelle est la recette de ce nouvel album ? Un mélange entre « Dancing Queen », Spécial K et de l’herbe ?  

K P : (Rires) Tu veux que je te raconte une anecdote alors je vais t’en donner une. Je regardais les making off des cessions studios de l’album Justified de Justin Timberlake. Ces vidéos sont super intéressantes ! Et bien tu as Justin Timberlake en studio avec Pharrell Williams et quelques autre gars. Et tu as une caméra qui est posée là, et qui filme tout en continu. Il y a six épisodes de disponible sur YouTube.  

On les voit en train de composer la chanson « Señorita ». Pharrell est à la batterie pendant une heure. Il y a une boucle qui tourne, lui il tape un rythme et tout d’un coup il trouve le bon truc, le bon rythme. Et il décide d’en faire une boucle. Ensuite, tu vois le moment où ils trouvent un air, une mélodie. Ça me rappelle cette extase, dans l’euphorie de trouver quelque chose de nouveau, de combiner des choses qui vont bien ensemble. Pas que j’ai besoin de m’en rappeler mais ça m’a fait comprendre que ça arrive aussi dans la musique dites de « masse ». 

Ce n’est pas parce que c’est pop qu’il n’y a pas la même profondeur, le même effort créateur, la même énergie derrière. 

P W : Tu nous parles justement de cession de studio où il y a une sorte d’émulation entre Justin Timberlake et Pharrell Williams. Est-ce que parfois tu aimerais être entouré d’autres personnes ou est-ce que tu préfères être seul ?

K P :

Souvent quand je suis en studio, je me sens comme plusieurs personnes en une.

Quand je me lève le matin et que j’ai travaillé la veille seul, je m’en souviens comme si je l’avais fait avec plein de personnes. C’est comme si j’avais une conversation avec moi-même. Je ne me sens jamais seul  et je ne ressens pas le besoin de partager ce que je fais avec quelqu’un. 

P W : Tu as travaillé avec pas mal de monde sur leurs différents albums, pourquoi n’y a-t-il pas de guests sur ton album ?

K P : Bonne question ! C’était très tentant. J’ai failli faire venir du monde. Mais comme ça faisait longtemps que je n’avais rien produit tout seul, je crois que les fans attendaient que ce ne soit que moi, juste moi. 

Je ne voulais pas faire un album "comme back" je voulais faire quelque chose vraiment tout seul.

Après avoir soulignés ces récentes collaborations américaines, Pedro Winter ne peut s'empêcher d'évoquer quelques Frenchies, que Kevin Parker écoute et connait pour la plupart : Air, Phoenix, Justice... et Daft Punk. Et c'est presque timidement qu'il reconnait qu'il aimerait collaborer avec ces derniers.

K P :  (d’un air timide) évidemment Daft Punk oui, ce sont mes héros, on n’a jamais rien fait ensemble. Je les ai rencontrés, une fois seulement très brièvement à Paris, mais je ne savais pas que c’étaient eux. On me les a présentés après ça. Mais je n’aime pas dire ça à la radio mais évidemment j’adorerais travailler avec eux.

P W : Mais tu sais je peux te les présenter…

K P : Je sais bien c’est pour ça que je fais super gaffe à ce que je dis !

P W : Honnêtement ça aurait du sens que vous vous rencontriez. A propos du titre « It Might Be Time ». Comment as-tu fait pour y mêler l’émotion d’un Supertramp et l’énergie d’un morceau de Prodigy ? En tous cas c’est que j’y ai entendu. Tous ces ingrédients de pop culture, c’est quelque chose que je n’avais jamais entendu avant.

K P : C'est bizarre car cette chanson m’est venue en 10 minutes. J’étais en train de jouer de la batterie, assez fort. La chanson sonnait beaucoup plus comme du Supertramp au début. Mais quelque chose dans les accords et le groove appelait à un coté plus "hit". J’ai continué à jouer de la batterie et je me suis demandé ce que ça donnerait si la batterie était complètement explosée. 

Une de mes passions c’est le son de la batterie.

P W : Puisque tu es un batteur, Si tu devais choisir entre John Bonham et son solo dans Moby Dick (Led Zeppelin) et Steve Gadd avec 50 ways to leave your lover ?

K P : Tu ne peux pas vraiment les comparer.  Ce sont deux styles complètement différents. Mais je vais choisir évidemment John Bonham. C’est marrant parce que je pensais à ce solo hier alors que j’étais en train de taper tout bêtement sur une table. Ce sont de grands solos. Il y a sans doute plus de rythme sur l’album de 50 ways to leave your lover… Mais les deux sont quoi qu’il en soit des chefs-d’œuvre.

P W : J'aime le beat de ton album. Je me demandais : tu joues tous les rythmes ou ce sont des rythmes programmés ?

K P : J’ai utilisé des beats programmés, pour toute les parties un peu hachées. Mais il y a beaucoup de parties où tout est joué à la batterie du début à la fin, mais ce n’est plus quelque chose de sacré chez moi. Dans le premier album, j’avais quelque chose en tête qui me disait : tu ne peux pas juste faire des boucles, tu dois jouer la batterie du début à la fin de l’enregistrement. Il y a de la diversité sur cet album. 

P W : Autres titres super surprenants « Glimmer » très house music et « Breathe Deeper », qui sonne  comme un titre de club. Est-ce que c’est ton univers ?

K P : Ça a toujours été un univers que je suis un peu. Ça a toujours été un mystère pour moi parce que je n’ai pas grandi dans ce monde-là, surtout que je suis trop jeune pour avoir connu la musique house des années 90. 

J’ai grandi avec le rock, je suppose être un enfant du rock. 

Donc j’ai appris sur cette musique rétrospectivement. C’est un univers qui m’a toujours intrigué parce que dans une certaine mesure, cette musique a du sens pour quelqu’un comme moi qui aime la musique des années 60 avec des sons très répétitifs, hypnotiques. 

La house est plus proche de la musique des années 60's que le rock.  C’est vrai que quand j’étais plus jeune j’ai peut-être été un peu snob avec les sons synthétiques.

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