À une époque pas si lointaine ces deux-là n’auraient même jamais envisagé de se rencontrer un jour. Mais précisément parce que les temps ont changé et que Lansiné Kouyaté et David Neerman, tout à la fois produits et acteurs de ce vaste brassage de population et de culture qui caractérise notre post-modernité, en incarnent magistralement tout l’esprit d’ouverture et d’aventure, imaginer aujourd’hui que leurs trajectoires traversières eussent pu ne pas se croiser s’avère à peu près inconcevable. D’un côté donc David Neerman. Électron libre de la jeune scène créative européenne. Poète lunaire du vibraphone. Aussi à l’aise dans l’univers précieux et évanescent de la chanteuse coréenne Youn Sun Nah que dans la fournaise du big band « métal jazz » United Colors of Sodom imaginé par le bassiste Jean-Philipe Morel. Attiré tout autant par la spontanéité urbaine du slam (LIPS, Anthony Joseph & the Spasm Band) ou l’hybridation joyeuse du post jazz contemporain (le Collectif Slang) que par la poésie millénaire de la musique mandingue. Bref, un musicien d’aujourd’hui, au présent, curieux et érudit, nourri au jazz moderne (sens de l’improvisation, goût de l’expérimentation) mais avide de toutes les musiques quelques formes qu’elles empruntent (de Morton Feldman à Sonic Youth) — un virtuose de l’instant, sur le qui vive constamment, en quête de ce qui se joue ici, maintenant, de neuf, d’authentique, de réellement inventif…De l’autre, Lansiné Kouyaté. Légende vivante de la musique malienne. Maître incontesté du balafon — « le piano classique de l’Afrique » (dixit Neerman). Enfant prodige (une mère griotte, un père balafoniste), enrôlé dans l’Orchestre National du Mali à peine âgé de 10 ans ; embauché par Salif Keita dans la foulée — depuis lors sur tous les fronts : partenaire des plus grands noms de la musique d’Afrique de l’Ouest (de Baaba Mal à Mory Kanté), mais aussi expérimentateur hardi, adaptant les sonorités ancestrales de son instrument aux langages les plus divers des musiques savantes et populaires contemporaines (de Joe Zawinul à Omar Sosa en passant par le rap de Positive Black Soul). Styliste d’exception jamais plus inventif que dans ces zones de libres échanges et de métissage où des idiomes étrangers les uns aux autres tentent de trouver des terrains d’entente — Lansiné Kouyaté est notamment de ceux qui ces dernières années, aux côtés de Cheick Tidiane Seck dans sa rencontre avec le pianiste Hank Jones (« Sarala », 1998), du contrebassiste Jean-Jacques Avenel (« Waraba ») ou encore de Dee Dee Bridgewater, ont œuvré avec le plus de talent aux noces subtiles entre jazz moderne et musique africaine contemporaine. Tout commence en 2003 quand une amie commune les met en relation. Le coup de foudre musical est immédiat entre les deux hommes, chacun trouvant dans l‘autre l’interlocuteur idéal, désireux non seulement de partager les secrets de son univers, mais également de trouver les moyens de faire sonner de façon collective ces deux instruments cousins que sont le balafon et le vibraphone, à la fois si proches et si lointains dans leur tessiture, leurs sonorités, leur matériau, leurs techniques de jeu, leur histoire et leur imaginaire. En duo d’abord durant de longues heures d’improvisation, les deux musiciens vont échanger leur savoir et leurs propriétés — Lansiné sortant résolument des schémas traditionnels mandingues pour littéralement réinventer son rapport au temps et à l’espace sonore en acceptant d’intégrer à son langage de longues plages de silence ; David réenvisageant totalement son approche du vibraphone en transcrivant pour l’instrument les modes de jeu du balafon privilégiant notamment l’indépendance rythmique des deux mains. Rejoints au fil des séances de répétition par la fine fleur des musiciens africains de Paris (Yakhouba Cissokho à la kora, Yéyé Kanté au djembe, Moriba Koita au n’goni ou encore Guy N’Sangue à la basse), Kouyaté et Neerman vont peu à peu voir surgir de cet orchestre-laboratoire à géométrie variable les grands axes de leur projet. Optant finalement pour l’épure du quartette, formule minimaliste offrant l’équilibre idéal en terme de dynamique orchestrale pour que balafon et vibraphone ne voient pas leurs spécificités sonores s’annihiler mais au contraire s’épanouir dans leurs différences, Kouyaté et Neerman vont ainsi progressivement poser les fondations d’un univers sonore mutant, totalement organique dans ses processus, rompant avec tous les poncifs de la fusion et de la world music (il ne s’agit ici ni de musique africaine agrémentée d’harmonies jazzy, ni d’improvisations jazz plaquées sur des structures traditionnelles mandingues) pour ouvrir sur un territoire idiomatique authentiquement novateur et original.Accompagnés à l’occasion de cet enregistrement par le contrebassiste de jazz Ira Coleman et le batteur Laurent Robin, section rythmique de luxe assurant une assise pneumatique volontiers hypnotique à base de grooves lancinants immensément étirés, Lansiné Kouyaté et David Neerman développent tout au long du disque une sorte d’ambient « post exotique » et ultra-contemporaine, totalement acoustique (si l’on excepte quelques pédales d’effets branchées par Neerman sur son instrument) et parfaitement envoûtante. Rejoints sur une plage par la chanteuse malienne Mamani Keita, apportant au projet un autre type de modernité propre à la musique africaine contemporaine (d’autres couleurs, une autre sensualité), David Neerman et Lansiné Kouyaté embrassent dans leur musique une multiplicité de langages (du dub à l’afro-beat) et signent là un premier disque totalement abouti, d’une puissance poétique absolument confondante.

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