Opéra en 5 actes deDaniel-François-Esprit Auber , livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne. Créé le 29 février 1828 à l’Académie royale de musique, mise en scène Emma Dante, Orchestre et chœur du Théâtre Royal de la Monnaie

Présentation

Trois ans après avoir remonté l’élégant Fra Diavolo, pilier du répertoire maison, l’Opéra Comique programme le principal chef-d’oeuvre d’Auber qui fut le compositeur français le plus populaire et le plus joué au XIXe siècle en Europe.

S’il est important de redonner Auber, c’est qu’il modela l’opéra-comique comme le grand opéra romantique par un demi-siècle d’activité dans les théâtres et au Conservatoire, qu’il contribua au rayonnement de l’école française, et qu’il servit de référence à ceux dont l’histoire musicale a plus volontiers retenu les noms, en particulier Verdi et Wagner.

Avec La Muette de Portici, nous quittons le genre aimable pour l’oeuvre d’art totale mêlant opéra et ballet, mouvement scénique et action chorale, tragédie individuelle et drame collectif. C’est l’avènement du romantisme dans l’art lyrique.

Répetition de La muette de portici
Répetition de La muette de portici © radio-france / Carmine Maringola

De sa création en 1828 à l’Opéra de Paris alors situé rue Le Pelletier jusqu’à l’incendie de cette salle en 1873, La Muette de Portici ne quitta pas l’affiche et se répandit en Europe, en partie grâce à Wagner. Bousculant les conventions, l’oeuvre brûle d’une force dramatique nouvelle. L’ouvrage est plein d’audace : les premiers rôles sont assurés par une danseuse et le choeur, et on met en scène une révolution, celle de Naples en 1647, révolution républicaine menée par le pêcheur Masaniello contre l’occupation espagnole et l’augmentation des taxes. La Muette de Portici fait émerger un genre nouveau, le grand opéra français, caractérisé par la démesure .

Scènes de foule, effets de machinerie, révolution et éruption du Vésuve, grand orchestre avec un usage important des instruments à vent et des percussions, mise en valeur du ballet, tout concourt au sensationnalisme et échauffe les esprits. La censure est d’ailleurs réticente à la création de l’ouvrage mais il est temps de renouveler le répertoire de l’Opéra de Paris, si lié à l’image de l’État et rattrapé par la modernité du mouvement romantique et la concurrence du théâtre de boulevard.

Le fait que le premier rôle soit accordé à une danseuse et que le ballet ait une présence si importante ont fait qualifier La Muette de Portici d’oeuvre hybride par la critique. Lors des interventions de La Muette, c’est alors l’orchestre qui devient son porte-parole. Les échanges avec Fenella font alterner le chant a capella de l’interlocuteur de la Muette et le « discours » de l’orchestre. L’instrumentation, la mélodie et le rythme traduisent l’amour, la colère, le désespoir, la crainte ou encore l’agitation et la fuite, puisque l’orchestre est le support non seulement des sentiments mais aussi des gestes.

Répetition de La muette de portici
Répetition de La muette de portici © Carmine Maringola

L’insurrection est populaire, le choeur est donc lui-aussi un acteur majeur. On remarque également queles grands airs sont rares et que tout est construit au profit de l’action. La mise en scène de 1828 futparticulièrement réaliste de ce point de vue et pour la première fois on vit des choristes « jouer » à l’Opéra, et non plus rester alignés le long des châssis de décors.

Le sujet de La Muette de Portici est politique, la réception ne le sera pas moins. Lors de sa création bruxelloise en août 1830, l’air patriotique « Amour sacré de la patrie » pousse le public dans la rue. En quelques semaines, la Belgique forge son indépendance.

La muette de portici déclenche la révolution belge

Répetition de La muette de portici
Répetition de La muette de portici © Carmine Maringola

En 1830, de nombreuses tensions agitaient le Royaume des Pays-Bas gouverné par Guillaume Ier. Le Royaume comprenait alors ce qui correspond globalement aux Pays-Bas, au Luxembourg et à la Belgique réunis. [...] . En 1828, libéraux et catholiques publièrent une liste de griefs contre Guillaume Ier. De nombreuses pétitions amenèrent le roi à un assouplissement des lois concernant notamment la liberté de la presse et la liberté linguistique. Au lieu de calmer l’opposition au régime, cette réaction du gouvernement la renforça.

En juillet 1830, toutes les conditions favorables à une révolution étaient réunies : les trois Glorieuses portèrent au pouvoir en trois jours Louis-Philippe, considéré comme un roi bourgeois devenant « roi des Français » et non plus « roi de France » ; les idéaux romantiques et nationalistes appelaient à l’autodétermination des peuples ; et le chômage était en hausse à cause de la mécanisation croissante. Suite aux Trois Glorieuses, le royaume des Pays-Bas fut agité d’incidents mineurs mais indicateurs de la tension sous-jacente (lectures publiques de journaux français, tracts antigouvernementaux, etc.) La Muette de Portici générait une telle agitation pendant les représentations qu’elle fut momentanément interdite.

Répetition de La muette de portici
Répetition de La muette de portici © Carmine Maringola

Le jour de l’anniversaire du roi, le 25 août 1830, une représentation de La Muette de Portici fut autorisée à Bruxelles, au Théâtre de la Monnaie . Les chants séditieux échauffèrent les esprits et les spectateurs sortirent du théâtre en criant aux armes et à la liberté. Les bureaux du journal pro-orangiste furent saccagés tout comme les maisons des hauts-fonctionnaires. Une armurerie fut pillée, un magasin de jouets dépouillé de tous ses tambours. Les insurgés incendièrent l’immeuble du ministre de la justice. Le lendemain matin, une « garde bourgeoise » fut mise en place pour maintenir l’ordre. Le 28 août, une délégation demanda au roi la réunion immédiate des Etats-Généraux. Tout le pays gronda et des délégations partirent de toutes les villes. On brandit un nouveau drapeau. Face au rejet des griefs par le gouvernement, des barricades furent installées à Bruxelles dès le 31 août. Le 13 septembre, les Etats généraux donnèrent l’occasion de réunir les forces insurrectionnelles. L’armée affronta les insurgés, les soulèvements anti-hollandais triomphèrent. Le 4 octobre 1830, à peine plus d’un mois aprèsla représentation de La Muette de Portici à Bruxelles, le gouvernement provisoire proclame l’indépendance de la Belgique.

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