A l'occasion de la journée spéciale Stax sur France Inter lundi 23/10, prenez la route de Memphis et, de Otis Redding à Isaac Hayes, (re)découvrez l'histoire du label légendaire.

Session d'enregistrements aux studios Stax avec Andrew Love, Wayne Jackson et Charles "Packy" Axton - Memphis, 1967
Session d'enregistrements aux studios Stax avec Andrew Love, Wayne Jackson et Charles "Packy" Axton - Memphis, 1967 © Getty / API Photographers Inc

Les plus belles pages de la musique noire américaine ont été écrites par deux maisons de disques concurrentes : Tamla Motown à Detroit et Stax à Memphis. Tandis que la Motown produisait une musique urbaine et sophistiquée, Stax est resté un label proche de ses racines sudistes et rurales en produisant un rhythm & blues brut et dépouillé. 

De 1959 à 1975, Stax a hissé 167 titres dans le Top 100 américain et 243 dans le Top 100 dédié au rhythm & blues. Le label a permis de lancer de nombreuses carrières d'artistes comme Otis Redding, Sam & Dave, Rufus & Carla Thomas, Eddie Floyd, Booker T. & The M.G.'s, Albert King, Wilson Pickett et Isaac Hayes. 

Un grand nombre de titres enregistrés par Stax Records ont contribué à modeler la soul-music et ensuite la pop : « Green Onions », « (Sittin' On) The Dock of the Bay », « Soul Man », « Hold On, I'm Coming », « Soul Finger » ou encore le thème du film « Shaft », restent des classiques incontournables. 

Stax, qui a évolué durant les années 60 parallèlement aux mouvements des droits civiques, a été une des premières compagnies à pratiquer l'intégration, noirs et blancs jouant ensemble, en considérant davantage leur talent que la couleur de leur peau. 

D'une longévité supérieure à bien d'autres labels, Stax a produit, de 1959 à 1975, plus de 800 singles et quelque 300 albums.     

La mise en orbite de Stax

Stax a créé aussi des labels de rock, de jazz, de country et de gospel, produit des films, des pièces de théâtre, des festivals de musique mais aussi une équipe de basket-ball. En produisant le fleuron de la soul music des années 60, Stax a tissé le lien entre le rock 'n' roll produit par Sun Records dans les années 50 et les mouvements musicaux qui se sont étendus dans les années 70 comme le hard-funk et le disco.
 

Stax est fondé par un blanc, James Stewart, employé de banque, joueur de banjo et  et violoniste amateur dans un groupe de country. Avec sa sœur Estelle Axton, ils achètent un vieux cinéma désaffecté, le Capitol Theatre, qu'ils aménagent de façon rudimentaire et décident d'ouvrir une boutique de vente de disques, la Satellite Record Shop.    

Jim et Estelle vont démarcher un disc-jockey noir, Rufus Thomas, à radio WDIA où il jouit d’une solide réputation à Memphis et lui font enregistrer un duo avec sa fille Carla, « Cause I Love You », qui paraît à la fin de l'été 1960. Il sera le premier succès du label. 

En novembre, c’est Carla Thomas, seule, qui enregistre « Gee Whiz (Look At His Eyes) ». Ce succès local attire l'attention de Jerry Wexler, un des patrons de la firme Atlantic, qui distribue le titre à l'échelon national.

L’essor de Satellite, puis de Stax, doit beaucoup à l'emplacement du studio situé en plein cœur du ghetto noir dans lequel vivent Booker T.Jones et le saxophoniste Gilbert Caple, deux collaborateurs de la première heure. Le premier auteur salarié de la compagnie, David Porter, travaille dans l’épicerie Big Star située en face des studios. Le magasin de disques tenu par Estelle se révèle être aussi un véritable point de rencontre avec la population du quartier. Beaucoup de ceux qui feront l’histoire de Stax ont été soit clients, soit  employés du magasin (comme Steve Cropper). Pour Booker T., Stax Records n'aurait jamais existé sans la Satellite Record Shop.
 

En 1961, un orchestre de rhythm & blues formé par des copains de lycée, les Mar-Keys, enregistrent l’instrumental « Last night » qui va faire décoller Satellite Records. Numéro 2 dans les hit-parades rhythm & blues, numéro 3 dans les classements pop du Billboard, c'est également un gros succès en France grâce à l’émission de radio "Salut les copains" sur Europe N°1 dont c’est l’indicatif. 

Ce tube mondial ouvre la voie à une longue série d'instrumentaux qui seront bientôt enregistrés par The Triumphs, The Barracudas, SirIsaac & The Do-Dads (avec Isaac Hayes), et surtout Booker T. & The MG's, puis les Bar-Kays. Grâce à cette audience nationale, Jim et Estelle décident de rebaptiser leur label afin d’éviter toute confusion avec un autre label californien qui porte le même nom de Satellite Records. Les deux premières lettres de leur nom, ST de Stewart et AX de Axton, formeront STAX. Le logo est dessiné par le chanteur des Mar-Keys, Ronnie Angel : la pile de disques qui dansent. Un label annexe est également créé, Volt, au logo rouge et noir représentant  une décharge électrique. Le succès de nouveau au rendez-vous avec « You Don't Miss Your Water » par le chanteur des Del-Rios, William Bell. 

Stax, ou la mixité raciale

Début 1962, les Mar-Keys sont les premiers artistes Stax à publier un album, puis Booker T. & The MG's qui connaissent le succès avec « Green Onions », un instrumental dansant.  Stax rencontre celui qui va s'affirmer comme un des plus grands chanteurs soul de tous les temps, Otis Redding. Pour le label Volt, il enregistre, « These Arms of Mine », une ballade qui qui se classe N°20 dans les charts rhythm & blues.
 

Désormais, Otis Redding enregistrera avec Booker T. & The M.G.'s, souvent aidés par Isaac Hayes aux claviers et les cuivres rutilants des Memphis Horns. Ce groupe mixte est à l'image de Stax où noirs et blancs travaillent ensemble et se partagent équitablement les responsabilités et les réussites. Cet exemple d'intégration, singulier pour l'endroit et l'époque, va permettre à Otis de nouer une solide collaboration professionnelle avec Steve Cropper. Leur association produira de grands classiques comme « Fa fa fa fa fa (sad song) », « Mr. Pitiful » ou encore « (Sittin' on) The Dock of the Bay ». En 1965, Otis Redding prendra la tête de la tournée Stax-Volt en Europe où sa renommée se révèlera beaucoup plus rapide qu'aux Etats-Unis. En Angleterre, il sera sacré "chanteur de l'année" en 1967. 

Fin 63, Stax est encore une entreprise familiale qui publie deux singles par mois et un album par trimestre. En 1964, le label produit trente-deux 45-tours qui paraissent sur Atlantic, Volt et Stax. 

Au même moment, à Detroit, Motown, surfe sur le succès des Supremes, de Mary Wells, des Miracles, des Temptations et de Stevie Wonder, et brandit son slogan "Hitsville USA". Stax rétorque aussitôt avec "Soulsville USA". Deux slogans qui résument parfaitement les deux conceptions opposées des firmes concurrentes. Jim Stewart veut préserver un son très "noir" à Stax qui reste indifférent au succès "crossover". 

La course aux tubes

En mai 65, alors que Jim Stewart vient de quitter son poste d'employé de banque, Stax et Atlantic signent un contrat qui officialise le droit exclusif pour cette dernière de distribuer et de promouvoir toute la production Stax.  Son dirigeant, Jerry Wexler fait enregistrer Wilson Pickett à Memphis neuf titres dont « In the midnight hour », N°1 dans les classements rhythm & blues.
 

Malgré ses multiples succès, Stax reste un petit label. Sur plus de cent 45-tours produits, huit seulement entrent dans le Top 10 rhythm & blues du Billboard, loin derrière Motown, Atlantic, Chess et Vee-Jay. Le duo d'auteurs-compositeurs maison, Isaac Hayes et David Porter vont conduire Sam & Dave au succès avec « You don't know like I know », puis surtout « Hold on, I'm coming »

En 1965, Stax et sa filiale Volt réalisent 29 singles et 2 albums; l'année suivante, 35 singles et 12 albums. Une progression qui est due à l'arrivée d’Al Bell, un ancien disc-jockey recruté comme attaché de presse chez Stax. Il s’adjoint les services de son ami Eddie Floyd, comme auteur-compositeur puis comme interprète. Eddie Floyd enregistre « Things Get Better », et surtout son grand succès, « Knock On Wood ».

Le 17 juin 66, Al Bell organise une Revue Stax, baptisée "Rocky G's Boogaloo Spectacular", à l'Apollo de New York avec Sam & Dave, Otis Redding, Rufus & Carla Thomas, The Mad Lads et Johnnie Taylor.
 

En mars 1966, Brian Epstein vient visiter les studios Stax à Memphis. Le manager des Beatles a dans l’idée de faire enregistrer le  prochain album des Fab Four, « Revolver ». Mais l’agitation menée à l’époque par le Ku Klux Klan pour empêcher un concert à Memphis aura raison du projet devenu trop dangereux à réaliser. 

1966 voit les succès Stax aligner « Knock on Wood » d'Eddie Floyd, « Baby » de Carla Thomas et « Try a Little Tenderness » d'Otis Redding. 1967 brille des mêmes feux avec « Soul Finger » des Bar-Kays.
 

En 1967, Stax organise une tournée européenne avec Booker T. & The MG's, les Mar-Keys, Carla Thomas, Sam & Dave et Otis Redding, qui participera ensuite au Festival de Monterey, en Californie. 

L'année s’achève par une tragédie : le 7 décembre, Otis Redding enregistre « (Sittin' On) The Dock of the Bay ». Trois jours plus tard, après un concert à Madison, dans le Wisconsin, il embarque à bord du bimoteur Beechcraft qui décolle par un épais brouillard et s'écrase dans le lac Monona. Otis Redding disparaît le 10 décembre 1967 à l'âge de 26 ans. Quatre membres des Bar-Kays trouvent également la mort dans l'accident.
 

« (Sittin' on) The Dock of the Bay », publié après la mort d'Otis Redding, est N°1 aux Etats-Unis en février 68. La disparition du chanteur marque la fin de la première époque Stax avec l’assassinat, quelques mois plus tard, du pasteur Martin Luther King à Memphis

En 1969, Stax publie 27 albums et 30 singles en un seul mois ! Le succès est au rendez-vous avec « Time is tight » de Booker T. et « Who's making love » de Johnnie Taylor, tandis qu’Isaac Hayes publie « Hot buttered soul », le premier d'une longue série d'albums qui connaîtront des records de ventes inégalés.   

Isaac Hayes, du sommet des charts à la Maison Blanche.

En 1970, Jim Stewart et Al Bell (devenu vice-président de Stax) diversifient leur label vers le jazz, la comédie, la country, la musique africaine et le rock. L'année suivante, Isaac Hayes s'impose comme une superstar avec la sortie de la bande originale du film « Shaft », récompensée par un Oscar et par les Grammy Awards. Isaac Hayes devient le plus gros vendeur de toute l'histoire du label Stax. Consécration suprême, en 1976, la Maison Blanche lui commandera l'hymne officiel de la célébration du Bicentenaire de la fondation des États-Unis d'Amérique.
 

En 1972, le label Stax connait encore belles ventes avec Johnnie Taylor, Isaac Hayes, les Dramatics, Jean Knight, Luther Ingram et les Staple Singers (« Respect Yourself », « I'll Take You There »), 

Le 20 août 1972, le concert "Wattstax" est organisé à Los Angeles, dans le quartier déshérité de Watts, devant 100.000 personnes venues applaudir les Staple Singers, Eddie Floyd, Carla & Rufus Thomas, les Bar-Kays, Albert King, les Soul Children et The Star Isaac Hayes. L’album et surtout le film de Mel Stuart, portant le même titre, témoignent de ce concert événement souvent désigné comme le ‘Woodstock noir’. 

La chute de la maison Stax

En 1973, Stax commence à connaître de sérieux problèmes financiers et fiscaux. Le label est l’objet d’enquêtes portant sur des anomalies comptables laissant penser que le label a pu financer illégalement certaines organisations nationalistes noires.  La trésorerie de la compagnie n’est pas au mieux. Elle ne peut plus payer ses factures, assurer les salaires de ses 200 employés et fait l’objet de nombreuses actions en justice où tout le monde finit par poursuivre tout le monde. Al Bell est inculpé de fraude par un jury fédéral, Isaac Hayes est, à son tour, poursuivi par sa maison de disques. Et pour couronner le tout, Al Jackson, le batteur des Bar-Kays, est assassiné chez lui par un cambrioleur. 

Stax dépose le bilan le 19 décembre 1975. Le juge qui officialisera la banqueroute aura ces mots : 

Diriger une maison de disques me fait penser à un jeu de roulette russe avec cinq balles dans le barillet. 

Après la faillite de Stax, les bandes matrices des enregistrements sont vendues aux enchères. La compagnie californienne Fantasy rachète le catalogue Stax en 1977. La banque Union Planters cède les studios d'enregistrement Stax à la Southside Church of God in Christ pour la somme symbolique de un dollar. Les studios seront démolis en 1989. 

En 2003, l’association Soulsville décide de reconstruire le "Stax Museum of American Soul Music" à l'endroit même où se situaient les studios Stax, au 926 East McLemore avenue, ainsi que la boutique de vente de disques, la légendaire "Satellite Record Shop".
 

Dans les décennies qui suivent, le label Fantasy, propriétaire du catalogue, réédite les disques phares de la Stax. En 2007, en fusionnant avec Fantasy, le label Concord redonne vie à Stax en signant notamment Angie Stone, N'Dambi ou, après trente ans de séparation, le vétéran Isaac Hayes. 

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