Le blogueur s'autorise parfois des sorties de route. Rarement, et ce afin de respecter le code de la pellicule enchantée et ne pas trop donner l'impression de parler de tout à tort et à travers. Seulement quand entre 13 heures et 15 heures on a vu en projection de presse sur les Champs-Élysées un déprimant film grec et raté, on a bien le droit aux alentours de 21 heures d'aller à la Pépinière Théâtre découvrirle premier spectacle de Lucrèce Sassella . Et puis l'alibi cinéma n'est pas loin, car la Lucrèce en question, on l'avait découverte avec bonheur dans le spectacle de François Morel , "Instants critiques" : c'est elle qui s'interposait joyeusement entre Borel et Charensy (n'écrivez pas, c'est exprès...) toute en pas de danse et chansons nettes. Mais il s'agissait alors de quelques apparitions d'un petit farfadet prié de ne pas gêner la lumière des deux cinéphiles batailleurs.

Cette fois, cette belle fois, elle nous arrive avec un spectacle tout à elle où, aux côtés des impeccables Antoine Sahler (aux paroles aux musiques et à leurs instruments...) et Guillaume Lantonner (aux autres instruments nécessaires et souvent percussionés),elle impose sa voix, sa silhouette, sa façon bien à elle de vous enlever une chanson en deux temps trois mouvements. Ce devait être un peu comme ça aussi la belle période des cabarets parisiens . Mais les inventions visuelles et scéniques en moins : ici, elles abondent des premiers moments du spectacles jusqu'aux dernières images cinématographiques en diable. Oui, décidément, le cinéma est bien présent. Honteux de ne pas l'avoir immédiatement reconnu, j'ai quelque scrupule à évoquer l'émotion engendrée par un extrait parlé de "Baisers volés" qui vient irradier le spectacle et lui donner son "harmonie et son équilibre" tout comme les jambes de Lucrèce Sassella...

On y verra également des chats empaillés mais musiciens en diable, trois lutins malins (avec les susnommés, ça fait six en fait), un Tancarville en folie, des brosses à dents baladeuses, des tours Eiffel, une galaxie revisitée, tant d'autres choses à la Pérec et d'autres encore à la Prévert . Aucune ne se prend au sérieux, chacune pourtant nous touche. Normal, me direz-vous puisqu'il y est question d'une femme, d'un homme, d'amour, d'eau fraîche, de temps qui passe, du temps qui reste, et des gestes quotidiens tendres ou pas. Tout en chansons parfaites et en quelques petites interventions poético-prosaïques d'une justesse réjouissante. Sous la lumière tamisée d'un gros abat-jour qui en dit beaucoup sur la volonté de ne pas la ramener, de se la jouer modeste, de baisser un peu la lumière pour y voir plus clair dans nos sentiments. Pour l’esbroufe, on ira voir ailleurs. Lucrèce et ses deux acolytes mènent leur barque avec une détermination et un plaisir plus que communicatif.

C'est un bonheur de spectacle pour toutes ces raisons. C'est un spectacle rudement nécessaire en ces temps de frisson général et pas seulement parce qu'il neige. On trouvera ici de quoi se ravigoter un peu l'âme et l'esprit. On se sent à l'aise dans ce gros salon bric-à-brac avec une impayable collection de petits chalets suisses . On s'y sent à l'aise parce que respecté, aimé et pris par la main pour une promenade en chantée et délicate. Finalement, on en sort le sourire aux lèvres, en fredonnant, parce que ce spectacle a tout simplement la grâce. Ce serait dommage que seuls les Parisiens puissent en profiter. Pour l'heure, c'est à eux qu'il revient de se précipiter chaque lundi à 21 heures, jusqu'au 8 avril, à la Pépinière Théâtre, 7, rue Louis le Grand Paris 2è ! J'oubliais, ce bijou s'intitule "22h22 " : à vous d'aller comprendre pourquoi !

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