Sur Internet, plusieurs vidéos accusent la chanson "Damn, dis-moi" de Chris (nouveau nom de Christine and the Queens) d'être "pompé" sur un logiciel d'Apple. En réalité, il ne s'agit pas de copie ni de plagiat. En termes juridiques, pourtant, le morceau est bien considéré comme une création originale.

Christine and The Queens doit sortir un nouvel album cet automne, qui sera suivi d'une tournée
Christine and The Queens doit sortir un nouvel album cet automne, qui sera suivi d'une tournée © AFP / CHARLY TRIBALLEAU

La vidéo qui tourne sur Internet depuis quelques jours est troublante : un utilisateur y montre que l'ensemble des sons qui composent la chanson "Damn, dis-moi", l'un des derniers titres de la chanteuse Chris, anciennement connue sous le nom de Christine and the Queens, sont "pompés" sur Logic Pro, le logiciel de création musicale édité par Apple. 

Effectivement, il suffit de quelques minutes pour reproduire, presque à l'identique, le morceau de Chris à l'aide du logiciel Logic, en alliant trois "boucles", de courts extraits musicaux intégrés au logiciel : un son de clavier, une batterie et un motif de guitare. La ressemblance est troublante. 

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"Damn, dis-moi" de Christine and the Queens a-t-il "pompé" un logiciel ?

Par Julien Baldacchino

Pour autant, est-ce condamnable d'une façon ou d'une autre ? Du point de vue juridique, la démarche est irréprochable. En musique, quand un artiste souhaite utiliser un extrait musical préexistant (la plupart du temps on parle de "sampling", parfois de "mashup"), il doit demander l'autorisation aux ayant-droits du morceau original ; autorisation qui s'accompagne souvent d'un dédommagement financier. 

Des "simples" libres de droit

Mais il y a une exception : quand le morceau préexistant est dans le domaine public, ou quand il est libre de droits, c'est-à-dire que la personne qui a créé cet extrait sonore a fait le choix de céder toute propriété intellectuelle sur le morceau (souvent en échange d'une somme d'argent, payée pour compenser la cession de droits). Alors, un autre musicien peut parfaitement l'utiliser dans une nouvelle création, et n'a même pas besoin de créditer la source. 

C'est précisément ce dont il est question ici. Dans les conditions d'utilisation de son logiciel musical, Apple est clair : 

Sauf indication contraire, tout le Contenu d’exemple inclus dans le logiciel Apple peut être utilisé, sans avoir à verser de droits d’auteur, dans vos projets vidéo et audio. Vous êtes autorisé à diffuser et/ou distribuer vos propres projets créés à l’aide du Contenu d’exemple. 

"Ce sont des boucles musicales de quelques notes, d'un rythme, elles sont à votre disposition, vous en faites ce que vous voulez", explique Louis Diringer, directeur de la direction des sociétaires de la Sacem, la société des auteurs-compositeurs. Pour aller plus loin, rien ne s'oppose à ce qu'Héloïse Letissier (le vrai nom de Chris) et le producteur Dam-Funk soient crédités sur le disque, et dans le dépôt du titre à la Sacem, comme les compositeurs du titre. 

"Création originale"

Il n'y a qu'une condition : "Après, il faut que quelqu'un ait la capacité de créer quelque chose qui soit original", précise Louis Diringer. Autrement dit, la chanson finale, celle que vous entendez à la radio, doit être une création originale, quel que soit le matériau utilisé pour la composer. 

La création de Chris est d'autant plus originale que si on tend l'oreille, on peut se rendre compte que les trois boucles utilisées ont certainement été rejouées et que d'autres instruments, comme la basse ou le synthé, sont rajoutés à l'arrangement final du morceau. 

Peu d'antécédents dans la musique pop

Si juridiquement cela ne pose aucun problème, quid de l'angle artistique ? Tout au plus, pourrait-on reprocher à Chris d'avoir opté pour une solution de facilité en récupérant les boucles par défaut d'un logiciel assez facile d'accès au grand public (bien qu'onéreux). Mais c'est justement la raison d'être de ces boucles que d'aider les musiciens dans leurs compositions : c'est pour cela notamment que l'on parle de MAO, Musique assistée par ordinateur. 

De nombreuses créations commerciales comme des génériques de publicité ou de télévision (comme par exemple celui de l'émission Secret Story) sont entièrement composés de ce genre de boucles. Si surprise il y a, décrypte DJ Zebra, spécialiste du "mashup", elle vient du fait d'utiliser des extraits aussi reconnaissables dans une création de si grande envergure : "C'est la première fois que j'entends un cas pareil, pour une star de la pop en tout cas", explique-t-il.

"C'est cool si c'est assumé"

Le musicien, actif depuis les années 90, ne voit rien de problématique dans cette réutilisation de boucles sonores, et dit même trouver "cool" cette utilisation inhabituelle, "à condition que ce soit assumé, pas qu'ils l'aient fait en se disant que personne ne s'en rendrait jamais compte (...) ce serait même amusant qu'elle en joue sur scène, en manipulant le logiciel par exemple". 

DJ Zebra imagine même que la chanteuse pourra imprimer sa patte sur cette boucle... Qu'elle n'a pourtant pas créée : "Si elle marque le coup avec cette chanson-là, cette ligne d'accords restera identifiée comme quelque chose qui appartient au répertoire de Christine and the Queens", précise-t-il

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