Pour le journal Der Spiegel, « Ludwig van Beethoven est une pop star de 250 ans, un musicien surhumain dans sa force et humain dans ses faiblesses ». Pourquoi faut-il écouter le compositeur de "L'Ode à la joie" ? Quel élément de sa légende faut-il garder ? Que nous apporte sa musique ?

Gravure de Ludwig Von Beethoven
Gravure de Ludwig Von Beethoven © Getty / Grafissimo

A l’occasion des 250 ans de la naissance de Beethoven, compositeur « immensément moderne et tragiquement génial » (Libération), retour sur l’apport de son œuvre musicale.

Florence Badol-Bertrand, professeure d’histoire de la musique au Conservatoire, André Manoukian, musicien, Anna Sigalevitch, présentatrice de l’émission Classique n’co sur France Inter et Emmanuel Bigand, professeur de psychologie cognitive à l’Université de Bourgogne ont donné dans l’émission Grand bien vous fasse d’Ali Rebeihi les raisons de se replonger dans Beethoven.

C’est un génie

Le musicien allemand né à Bonn en 1770, et mort à Vienne en 1827 est un génie pour Anna Sigalevitch. « Beethoven a innové plus qu’aucun autre, bousculé les formes, et repoussé les limites du piano et de l’orchestre. Surtout, il n’a cessé de se réinventer. 

Il y a quelque chose de direct dans sa musique qui touche immédiatement. C’est à la fois totalement intellectuel et totalement sensitif. »

Pour Florence Badol-Bertrand, "Beethoven a eu la chance de venir après Mozart". Lorsque Beethoven arrive à Vienne, en 1792, Mozart est mort depuis onze mois. Son mécène lui avait dit avant son départ : 

Allez à Vienne recevoir des mains de Haydn, l’esprit de Mozart

Ce qu’il a fait. Doté d’une mémoire phénoménale, il a mémorisé non seulement toute les compositions de l’auteur de la Petite musique de nuit, mais aussi l’œuvre musicale européenne. Très intelligent, il est en mesure de s’approprier cette musique tout en la remettant en question, et de procéder différemment. Beethoven était tellement bon musicalement qu’il a été difficile à surpasser. 

Debussy disait : « Que faire après Beethoven ? » Fauré, lui, hésitait même à composer des quatuors à cordes tellement ceux de Beethoven sont exceptionnels.

Pas si triste

Anna Sigalevitch : "Beethoven était sourd et sa vie a été parsemée de drames. Mais il n’était pas qu’un artiste maudit, il était aussi un personnage énergique et plein d’humour. Sa légende, il l'a créée lui-même, et Schindler, son assistant, a poursuivi la création de ce personnage austère."

Florence Badol-Bertrand confime : "Chez Beethoven, il y a aussi l’anti-académisme. A la fin du XVIIIe siècle, on publiait beaucoup de séries de quatuors, de séries de symphonies… C’était toujours un petit peu la même œuvre avec quelques sonorités différentes. Or, pour lui, il n’est pas question de refaire deux fois la même chose.

On nous l’a présenté longtemps comme très sérieux, voire trop. C’est une imagerie héritée du romantisme et prolongée par le IIIe Reich qui avait fait de Beethoven une de ses gloires… Mais il y avait beaucoup de bonne humeur dans sa vie, de boutades et même de plaisanteries un peu grasses."

André Manoukian l'assimile carrément à un punk : "Beethoven se révolte contre ce qui lui arrive toute la vie. Et pour reprendre un mot de San Antonio :

Il y a des gens qui, toute leur vie disent 'Amen', et d’autres qui disent : 'Ah merde !'

Lui, n’a eu que des tuiles. Il annonce Nietzsche dans l’idée qu’il faut se battre contre ce monde hostile autour de nous… Il va se révolter contre sa surdité, contre tout, tout le temps. 

J’aime cette anecdote où il est en train de marcher avec Goethe, l’empereur passe, des personnes ôtent leur cape pour qu’il ne se mouille pas les pieds dans des flaques. Beethoven refuse de le faire, et ne se prosterne pas. Au contraire, il hausse les épaules : 

Des empereurs, n’importe qui peut l’être, Beethoven, il n’y en a qu’un seul. 

Il a transcendé son handicap

Anna Sigalevitch explique que "Beethoven parle pour la première fois de ses problèmes d'audition dans une lettre à ses amis de Bonn en 1801. Il dit qu’il n’entend plus grand-chose. 

Mais comment puis-je avouer, moi qui suis compositeur, 'je n’entends pas ce que vous me dîtes.'

Surtout dans ce milieu viennois parfois méchant et très dur... 

Il essaye de cacher sa surdité, mais il en fait une force créatrice. Il va transcender son handicap en en faisant quelque chose de génial."

Sa musique s’adresse à tous, sans médiation

Pour l’historienne et biographe Elisabeth Brisson, citée par Ali Rebeihi : "Chez Beethoven, il y a une formule, venue du cœur, il est normal que cela atteigne le cœur de l’autre. Il n’y a pas de médiation entre ce qu’il a composé et ce que l’auditeur reçoit."

Ce que confirme André Manoukian au cours de l’émission : "Beethoven vous met à la fois dans votre condition d’homme mortel, et tout à coup, vous hisse à quelque chose de plus fort que vous, qui vous dépasse…

C’est un ascenseur émotionnel. J’adore ces passages très sombres avec ces accords diminués qui tout à coup vont vers la lumière. Personne n’a mieux joué de ces contrastes-là.

Enfant, j’adorais La Pastorale. Je pense qu’il a inventé la musique de film, avant même le cinéma : on y entend tellement la nature.

Dans Mozart on est dans le XVIIIe siècle, dans l’humanisme, dans l’homme pour qui tout est harmonie, qui s’inscrit dans un jardin bien ordonné. Avec Beethoven, c’est le début du désordre, et c’est ce que j’aime."

Pour Florence Badol-Bertrand, il est probable qu’à l’écoute de la musique de Beethoven, on ressente son engagement : "Pour la musique, il a fait don de lui, et fait l’impasse sur ses rêves de mariage, de paternité… Alors qu’il était très attiré par les femmes, il a fait le choix de donner sa vie pour sa création."

Une musique galvanisante d’aujourd’hui 

Nous pouvons tous chanter l’air de l’Ode à la joie. Or, pour Florence Badol-Bertrand chez le musicien allemand, tout est pensé, et extrêmement construit. Très exigeant, Beethoven gâchait énormément de papier, il n’était jamais satisfait. Ses œuvres, il les porte des années durant. Il subsiste l’impression qu'elle est simple…

Emmanuel Bigand : "Quand on écoute la musique, elle entre en résonance avec notre état psychologique et plus encore avec la structure de notre personnalité.

Quand on écoute celle de Beethoven qui se caractérise par une double structure, on a un sentiment de surpuissance. Il nous donne un sentiment de réjouissance, et de transcendance. On a des phénomènes de plaisir intense, avec des frissons. C’est pourquoi sa musique nous parle encore aujourd’hui."

ECOUTER | Grand bien vous fasse sur Beethoven

Avec 

  • Florence Badol-Bertrand, professeure d’histoire de la musique au Conservatoire 
  • André Manoukian, musicien, pianiste
  • Anna Sigalevitch, présentatrice de Classique n’co
  • Emmanuel Bigand, professeur de psychologie cognitive à l’Université de Bourgogne

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