Et oui, on n'a pas attendu le rap pour provoquer les actes de censure. Charles Aznavour en a fait lui aussi les frais au début de sa carrière. Retour sur trois chansons frappées d'interdiction de diffusion à la radio.

Charles Aznavour lors de son spectacle "Extraznavour" le 1er octobre 1966
Charles Aznavour lors de son spectacle "Extraznavour" le 1er octobre 1966 © AFP / B.N.I.P.P.

Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Charles Aznavour en ce temps là pouvait faire scandale avec ses chansons auprès des oreilles chastes de la France des années 1950, au même titre que certains rockeurs ou rappeurs après lui. À l'époque, Charles Aznavour a déjà quelques années de scènes derrière lui. Il a tourné en duo avec son ami Pierre Roche. Il suit Edith Piaf sur sa tournée américaine. Il brûle les planches de Montréal, puis revient en France où il écrit avec Gilbert Bécaud. La télé lui ouvre ses portes en 1955 et le public va découvrir ce jeune homme qui chante ses amours perdus…

Mais à l’époque, il chante d’autres textes qui émeuvent d’une toute autre façon le public et en particulier le Comité d’écoute de la Radio Télédiffusion Française, ancêtre de Radio France. Ce comité était notamment composé d'auteurs-compositeurs, de chanteurs et ces derniers écoutaient chaque titre pour valider sa possible diffusion à l’antenne. Un tampon tout puissant pouvait sceller le sort d’une chanson et de l’artiste qui l’interprétait. 

Le sexe, la religion, les idées anarchistes… Ce sont des choses qui ne se disaient pas sur une radio d’État. Et autant vous dire que le jeune Charles n’est pas le dernier à aborder les choses de la vie. Des textes qui ne choqueraient plus grands monde aujourd’hui mais qui faisaient de lui une des figures d’une jeunesse intrépide. Ainsi le poète et musicologue Henry-Jacques écrivait en 4e de pochette du 45 tour Moi j’fais mon rond sorti en 1956 :

Charles Aznavour, mais seul le nom suffit, Aznavour a secoué vigoureusement l’attention avec la joyeuse insolence de la jeunesse...

L'amour oui, le sexe non

Cachez ces seins, ces corps, ces sens en éveil et tout le reste que la morale nous interdit d’envisager publiquement ! Le Comité d’écoute va frapper Charles en 1955. Le titre est simple et ne laisse aucun doute sur le thème : Après l'amour

Cette chanson raconte un couple, encore au lit après avoir fait l’amour. Son introduction à grand coup de trompettes laisse place ensuite à un rythme beaucoup plus langoureux et des paroles limpides, empreintes de l'érotisme de l'époque.

Le 45 tours avec le titre "Après l'amour' frappé du sceau de la censure par le Comité d'écoute - 1955
Le 45 tours avec le titre "Après l'amour' frappé du sceau de la censure par le Comité d'écoute - 1955

Tu glisses tes doigts             
Par ma chemise entr’ouverte             
Et poses sur ma peau             
La paume de ta main 

L’adultère, ça ne passe pas non plus…

Dans Je veux te dire adieu en 1956, Charles est dans le rôle du cocu qui découvre que celle qu'il aime l’a trompé. Plutôt que de lui péter un scandale en pleine rue, il chante sans détours la relation adultère de cette femme et la blessure qu’elle lui laisse au fond du cœur. Cette fois-ci, le titre du disque sur lequel se trouve la chanson donne le ton : Interdit au moins de 16 ans. Et les paroles sont cosignées avec son ami Gilbert Bécaud. D’ailleurs, à bien écouter l’introduction du piano de Je veux te dire adieu de 1954, on peut reconnaître une parenté avec un autre piano sur autre titre de Bécaud : Et maintenant de 1962.

Puisque tes reins se cambrent au nouvelles étreintes                    
Et que ta peau frémit sous un souffle nouveau                    
Puisqu'un autre que moi peut t'arracher tes plaintes                    
Faisant jaillir de toi des râles et des mots

Aznavour, le mac et sa prostituée

Moi j’fais mon rond, voilà une chanson qui, en 1956, n’a pas plu du tout au Comité d’éthique, à en juger par le titre rayé au stylo sur la pochette et le tampon d’interdiction pur et simple du Comité d’écoute. La raison ? Charles Aznavour se glisse dans la peau d’un mac et raconte en argot la jeune femme qu'il a mise sur le trottoir et qui fait lui fait rentrer de l’argent dans les poches. 

Le jeune Charles Aznavour pose en 1956, chemise ouverte mais cela reste plus décent pour le Comité d'écoute que le titre "Moi j'fais mon rond"
Le jeune Charles Aznavour pose en 1956, chemise ouverte mais cela reste plus décent pour le Comité d'écoute que le titre "Moi j'fais mon rond"

Moi je fais mon rond                     
Je tire ma flemme                     
De me crever j'ai aucune raison                     
Depuis que ma panthère est en brème                     
Je me fais plus de bile pour le pognon

Entre 1956 et aujourd'hui, les mœurs ont bien changé. Et les paroles de ses chansons semblent bien gentilles et policées par rapport à certaines productions actuelles. Peut-être que dans la jeune scène musicale provocatrice se cache un futur grand de la chanson française ?

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