Existe-t-il un lien entre la musique des "Parapluies de Cherbourg" , "Get Lucky" et "La Bohème" ? Assurément la reconnaissance mondiale. Mais ce n'est pas tout. Et si ces tubes interplanétaires n'avaient jamais vu le jour, par manque de persévérance ou pire par découragement ?

Michel, Charles, Manuel et Thomas
Michel, Charles, Manuel et Thomas © Getty / Jordi Vidal / Bertrand Rindoff Petroff / C. Flanigan

Posée ainsi la question peut faire sourire ou tout au contraire mettre sur les nerfs ! En musique, chacun le sait, les chapelles sont ardemment défendues. Les comparer, les mélanger, les associer relève du crime de lèse-majesté. Mais rassurez-vous nous n’irons pas tenter une comparaison sur un plan musical entre ces trois légendes françaises. 

Quoique si l’on s’y risquait une fraction de seconde, le dénominateur commun à ses créateurs serait sans aucun doute la mélancolie sous-jacente qui se glisse tout au long de leur oeuvre. Voilà l’os est jeté au milieu de la cour, libre à celles et ceux qui souhaitent s’en emparer. 

Mais alors si ce n'est d'un point de vue formel, qu’est-ce qui peut rapprocher ces artistes ? 

Michel Legrand & la "musique chewing-gum"

Jeune prodige qu’il est, Michel Legrand est fasciné par le jazz dès lors qu’il entend Dizzie Gillespie en concert en 1948. Lorsque Maurice Chevalier, avec lequel il travaille, lui propose d’ouvrir pour lui en 1956, le jeune pianiste de 23 ans accepte sans savoir ce qui l’attend. En mai, le chanteur lui fait faire sa toute première apparition en public devant 30 millions d’Américains à travers un show télévisé. Les critiques le baptisent alors « le nouveau magicien de la chanson française ». De quoi rassurer notre jeune talent, qui s’apprête alors à assurer les premières parties du patron à l’Alhambra à l’automne qui suit. 

Les Américains l’ont aimé, les Français seront moins tendres. De son propre aveu (à voir dans le documentaire « Michel Legrand, sans demi-mesure » sur Arte.fr), le public le huait chaque soir. 

La plume du critique Max Favalelli de France Soir sera toute aussi tranchante : 

Michel Legrand confond la musique et une fonderie du Creusot.

Visiblement l’appétence du compositeur pour le jazz moderne n’était pas du goût de tout le monde. Ou était-ce là, encore une fois, l’expression toute française du sentiment de patriotisme culturel qui s’empare périodiquement de nos critiques, élites, penseurs lorsqu’il s’agit de faire rempart contre l’ennemi américain ?

Dix ans plus tard, notre Michel est à nouveau malmené. Et cette fois, ce sont Les parapluies de Cherbourg qui déclenchent la colère de la critique. 

« Il faudra qu’on m’explique comment un roman à l’eau de rose et une musique chewing-gum, c’est de l’avant-garde ? » s’interroge Matthieu Galey, critique musical et littéraire lors de l’émission Tribune

Les Oscars, les collaborations (Orson Welles, Sidney Pollack, Jacques Demy, Jean-Luc Godard…), le sauvetage du film L’Affaire Thomas Crown, en un mot comme en 100, la carrière toute entière de l’homme mystère de la musique française fut si belle qu’en relisant ou réécoutant ce qu'on lui reprochait, on ne peut s'empêcher de sourire. 

Charles Aznavour, dit « La laryngite » 

Pour lui, la consécration se fit attendre un peu plus. Puisque c’est à 36 ans qu’il triompha sur les planches du théâtre de l’Alhambra. En attendant, ses débuts furent passés au crible de quelques langues ou plumes un peu trop pendues. Les journalistes pointent du doigt sa voix nasillarde, son manque de puissance vocale. Son physique irrite, sa gestuelle dérange, la presse le qualifiant de « petit homme, petit chanteur ». 

Aznavour tue ses chansons avec sa voix, inaudible, inécoutable. Il doit être atteint d'une laryngite chronique.

C’est à se demander comment après de telles attaques Charles Aznavour a pu vouloir persévérer dans la chanson. Encombré de complexes, le chanteur persévère grâce à une ambition hors normes et un besoin de conquêtes. Il faisait d'ailleurs régulièrement référence à Napoléon dans des interviews. 

L'empereur Charles en a emmené avec lui des succès. Parce qu'il était talentueux, mais aussi un acharné de travail : traduction de ses chansons, anglais parfait, collaboration avec des musiciens locaux, tournées dans plus de 50 pays en ont fait la plus grande vedette française à l'international. 

Aller plus loin | Réécoutez  Aznavour : Je m'voyais déjà

Daft Punk, "décevant, monomaniaque, trop vert" 

C'est en participant à une rave sur les toits du Centre Pompidou que le duo fait la rencontre du label écossais Soma. Le mouvement techno à l'époque en France ne concerne que les initiés. Leur maxi de deux titres Da Funk / Rollin' & Scratchin en 1995 finit de convaincre ceux qui avaient déjà décelé la perle rare chez les futurs rois de la french touch (en dehors de l'Hexagone). 

Leur musique se répand petit à petit dans les clubs d'Europe, créant une émulation pour ce groupe dont on ne sait quasi rien. Pourtant en France, seules les radios Nova et FG jouent ces premiers titres. 

La sortie de leur premier album Homework se fait au début de l'année 1997. La rumeur qui accompagne ce groupe s'est répandue comme une traînée de poudre. Homework va se vendre à plus de deux millions d'exemplaires dans le monde, avec seulement 280 000 exemplaires en France, et ce malgré quelques critiques incendiaires.  

Comme quoi, entre Boris "ça va chauffer dans les bermudas" et la dernière sensation parisianno-parisienne, le buzz de chez buzz, la seule différence réside en réalité dans la présentation, dans ce fameux nuage de fumée sémiologique qui sépare hermétiquement le rien du pas grand-chose.

De leur propre aveu, ils ont connu l’échec critique à chaque album. "Homework, Discovery, Human after All : les premières chroniques ont toujours été désastreuses" (Les Inrocks, 17.06.2016, interview avec JD Beauvallet). Leur propre nom lui-même vient d'une mauvaise critique de leur premier projet musical dans le journal anglais Melody Maker, qui avait qualifié leur musique de "daft punky trash". 

Aller plus loin | (Ré)écoutez la rencontre avec Daft Punk : "Les mauvaises critiques nous portent souvent chance."

Vous l'aurez compris, ces trois légendes qui ont permis la reconnaissance à travers le monde d'un savoir-faire français ont eu à subir les pires commentaires. Ce qui ne les a pas empêchés de poursuivre car tous ont été ou sont habités par un besoin créatif perpétuel, une recherche de la première fois et surtout tous ont eu le talent de transformer ce qu'on leur reprochait en qualité. 

Et comme le disent si bien les Daft : "C'est totalement le public qui crée une carrière.

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