Ce soir c'est le rendez-vous de la World Music avec la digne représentante chanteuse, multi-instrumentiste, auteur-compositeurSally Nyolo .

La nuit à Fébé

Qui d'autre qu'une vraie fille de la forêt, qu'une vraie fille des "Seigneurs de la Forêt", pourrait avoir enregistré un tel disque ?

Le Mont Fébé , c'est la plus majestueuse et la plus bucolique dessept collines de Yaoundé . Sally y a installé parmi les chants d'oiseaux son propre studio, baptisé Tsogo d'après le nom de sa mère . C'est évidemment là qu'ont été enregistrées les maquettes de cet album, dans un environnement où voisinent l'ambiance urbaine la plus turbulente et un paysage sylvestre évocateur de sa prime enfance…

Sally joue dans cet album d'un instrument chéri des Béti : le xylophone, qu'ils ont baptisé “mendjang ” et qu’ils appellent également "balafon ", d'après le nom que lui donnent les voisins mandingues d'Afrique de l'Ouest, même si le leur est bien différent par la façon de l'accorder et d'en jouer. En témoigne la charmante comptine " La Nuit à Fébé" , où son xylophone accompagne la voix enfantine de son fiston Zaïone - à qui elle avait dédié l'un de ses albums précédents.

C'est ce son du bois, de la forêt, qui domine cet album. Chez les Béti, en brousse on utilise encore dans les villages le "tam -tam " (le tambour de bois) en guise de téléphone, et même les guitaristes restent fascinés par ce son mat et brut. Ils ont appris à l'imiter en bricolant leurs guitares électriques, comme le fit pour le piano le compositeur américain John Cage. Ainsi est née la "guitare-balafon " dont le regretté Messi Martin fut l'inventeur patenté, et qui est devenue l'instrument moderne du bikutsi , danse et musique traditionnelle des femmes Béti dont Sally est la meilleure héritière. Ce style "tradimoderne " comme on dit là-bas, popularisé dans les années 1990 par les Têtes Brulées de Yaoundé , est ici incarné par l'un de ses meilleurs virtuoses actuels : le guitariste Lina Show , qu'avait révélé le précédent cd produit par Sally, "Studio Cameroon ". On le retrouve en un tandem idéal avec le jeune prodige sénégalais Hervé Samb .

Avec son rythme trépidant en 6/8 (ou parfois décalé en 9/8) le bikutsi ("frappons la terre de nos pieds" ) donne à cet album, comme à tous les précédents de Sally, une énergie et un swing irrésistibles. Mieux, le bikutsi croise ici une autre musique de danse, cousine, voisine et encore plus frénétique : l' "assiko " des bals-poussière et des bars interlopes de Yaoundé.

Sally Nyolo
Sally Nyolo © Cecilia Garroniparisi

Pour donner unité, continuité et dynamique à ce disque foisonnant et si joyeusement polyrythmique, il fallait bien trouver un vrai moteur. Autrement dit un batteur à la hauteur. Sally a simplement choisi le meilleur de tous : pas un camerounais, mais l'Ivoirien Paco Séry . Rien d'étonnant, puisqu'il y a vingt ans déjà elle chantait parfois avec son groupe Sixun . En vérité, la raison est sans doute plus profonde. A quelque deux mille kms de distance, il existe une surprenante parenté entre le bikutsi des Béti et le ziglibity des Bété - peuple auquel appartient Paco Séry.

Dès les deux premières chansons (" Vengeance", chanté par l'excellent ambianceur assiko Robert Ngwé Parfait ; puis " Love") les rimes françaises épousent gracieusement et vigoureusement les rythmes camerounais. Dans "Vengeance" - "Est-ce que le piment ne pique que dans l'oeil d'autrui?" - Sally dénonce la loi du talion "oeil pour oeil, dent pour dent". "Love " est un hymne à l'amour digne de celui d'Edith Piaf, mais bien différent : "Jusqu'à ce que nos corps se dissolvent / Comme des morceaux de guimauve / Dans le ventre des grands fauves / Il faut que nos coeurs se disent "love" / Jusqu'à ce que les dieux innovent" … Chez Sally Nyolo, chez les Béti en général, mots et musique se lovent en un même tourbillon.

Naguère les villageoises Béti formaient un cercle, une ronde. Au milieu, chacune à son tour venait danser, chanter et trépigner devant les autres, dénonçant les méfaits d'une société dominée par les hommes. C'est la matrice du bikutsi, parodie de danse guerrière et virile, une sorte de musicothérapie féminine dont on retrouve les traces dans les chansons de Sally Nyolo. Ainsi dans " Ombomo" , évocation ironique du mariage forcé, qui était parfois programmé avant même la naissance de la promise! De même dans " Owé" (qui en Béti veut dire "oui") Sally chante une foi qui n'est pas celle d'une religion particulière : "Croyante, je le suis viscéralement en tant que femme africaine : la foi, nous la portons en nous pour tout le monde!"

CD Sally Nyolo - La nuit à Fébé
CD Sally Nyolo - La nuit à Fébé © radio-france

L'envers de cette vision idéale de la femme, on le trouve dans le désopilant et sarcastique " MissSilicone" : un pamphlet au vitriol contre les méfaits de la chirurgie esthétique et les artifices dévastateurs des cosmétiques à base de cortisone utilisés par nombre de femmes (et d'hommes aussi) pour "faire produit", c'est à dire pour se blanchir. "Lola, j'te préférais quand tu t'appelais Sandra / Miss Silicone Valley, t'es plus c'que t'étais" , chante Sally en duo avec son ami Guizmo, chanteur du groupe Tryo, pour lequel elle s'est mise à composer.

Seule chanson en anglais, " Stolen by Night " est une belle ballade que Sally avait composée pour un spectacle de son compatriote romancier Blaise N'Djéhoya et du saxophoniste africain-américain David Murray en hommage au génial écrivain afro-russe Pouchkine.

Le même thème du métissage (au sens grec de métis) se retrouve sublimé dans " Toi & moi" , que l'on peut entendre comme un hymne à la différence et à la rencontre, et où elle fait jouer un violoncelle et une flûte traversière sur une étonnante rythmique afrobeat/reggae/salsa. "Comment mêler de l'huile à l'eau, comment unir le froid le chaud…c'est difficile, mais toi tu l'as fait en venant jusqu'à moi, et moi je l'ai fait en allant jusqu'à toi…nous, on l'a fait!"

"On l'a fait", sous-entendu : le PONT . Ce mot revient régulièrement, comme un leitmotiv dans une conversation avec Sally Nyolo. Elle conçoit sa vie et sa musique comme une passerelle entre les continents, les cultures, les générations, les langues, les sexes. Sans doute est-elle profondément Béti, car dans l'épopée ancestrale du MVET, revient sans cesse cette idée héroïque de traversée. Venu de très loin, du Nord, d'on ne sait d'où, de l'Egypte ancienne disent certains, son peuple migrateur s'est heurté à un obstacle naturel réputé infranchissable : ce fleuve Sanaga au bord duquel est née Sally Nyolo. Ses ancêtres ont réussi à le traverser grâce à l'aide de leurs propres ancêtres immortels - thème central du MVET qui entre autres versions parle même d' "oiseaux de fer"…

En écoutant la musique transversale et traversière de Sally Nyolo, plutôt qu'à d'improbables avions préhistoriques, on pense aux extraordinaires ponts de lianes qui franchissent les rivières africaines, inspirés des toiles d'araignées, merveilles d'architecture éphémère, gracieux, naturels, transparents, incroyablement efficaces et qui ressemblent tant à des portées musicales! On pense aussi, en écoutant "L'ère du verseau" , à l'art du piroguier : Sally a pêché le rythme et les sons singuliers de cette chanson dans celui de la pagaie, qui est aussi celui du rêve, et les paroles de son ami Phil Will ont fait le reste : "J'ai fait pour la planète / Des plans sur la comète / Du passé dépassé / J'ai inversé le tracé / Laisser faire l'éphémère / De l'eau à l'air…"`

Le choc y est violent, mais aussi réconfortant et revivifiant, entre nature et culture, entre musiques d'un autre temps et de notre temps. Le voyage s'achève comme un rêve parmi les Bokué , une communauté de "Pygmées" avec laquelle Sally Nyolo entretient une vieille amitié. Les racines du Nord Cameroun sont aussi présentes dans Ngoulaï , merveilleux chant en falsetto fragilement posé sur les cordes d'un arc musical préhistorique, qui par bonheur existe encore, par ci par là, comme les ponts de lianes. Gérald Arnaud, co-auteur de l'encyclopédie "Musiques de toutes les Afriques" (Ed. Fayard)

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