Depuis quelques temps, SOPHIE, une artiste transgenre, révolutionne la pop électro en sous-marin… Voici comment, des rave-parties avec son père aux collaborations avec Madonna, elle a inventé une pop expérimentale, à mi-chemin entre l'électro très commerciale et l'underground punk !

Capture d'écran du clip de SOPHIE "It's Okay To Cry" — sorti en octobre 2017
Capture d'écran du clip de SOPHIE "It's Okay To Cry" — sorti en octobre 2017

Elle s’appelle SOPHIE et si vous n’aviez pas entendu parler d’elle avant, c’est qu’elle travaillait dans l’ombre d’autres artistes ou d’autres grandes productions. Pourtant SOPHIE jouit d’une véritable reconnaissance sur la scène arty américaine. Preuve en est, ils sont nombreux à faire appel à elle pour mixer, remixer et arranger certains de leurs morceaux... Madonna par exemple ! Mais aussi Vince Staples, A. G. Cook, Cashmere Cat, et sa plus longue collaboration : Charli XCX.

SOPHIE arrive enfin sur le devant de la scène, avec un projet personnel fort et assumé, son tout 1er album _OIL OF EVERY PEARL’S UN-INSIDES_.

SOPHIE, aka Samuel Long

SOPHIE n’est qu’un nom de scène, derrière il y a Samuel Long, un Écossais né à Glasgow le 17 septembre 1986. Michka Assayas raconte dans son émission musicale Very Good Trip qu’à 10 ans il rêvait déjà de quitter l’école et de se consacrer exclusivement à la musique électronique :

Cette obsession lui vient de son père, qui avait l’habitude de l’emmener dans des rave-parties, au milieu des années 90 et lui faisait écouter des cassettes, exclusivement de musique électronique, dans la voiture. 

Puis, à 13 ans, le garçon se voit offrir un clavier et il réussit à récupérer du matériel dans un vieux studio d'enregistrement démantelé. Il a alors une idée fixe : enregistrer tout seul un album de musique électronique.

Selon le magazine Numéro, Samuel Long finira par intégrer une école d’art, mais section sculpture. Pendant son temps libre, il se fait DJ pour des mariages et un beau jour, il décide de quitter l'Écosse et s'envole pour l'Allemagne.

À Berlin, Samuel rejoint le groupe punk Motherland et commence ses premières expérimentations personnelles, sous le pseudonyme de SOPHIE (en lettres capitales). Un pseudo qu’il a choisi car il "sent bon et fait penser à de la crème hydratante". 

Selon Thomas Corlin, journaliste indépendant, SOPHIE a aussi fait partie du collectif PC Music au début des années 2010. Un collectif qui produit de la « pop vulgaire, très exagérée mais le tout avec une dimension très ironique. »

Entre le punk underground et la pop décomplexée... C'est comme cela que le personnage de SOPHIE est né.

Quelques temps plus tard, SOPHIE déménage à Los Angeles, pour développer sa musique électronique. Et les premières collaborations ont commencé...

Une artiste transgenre

Jusqu’à récemment, SOPHIE se faisait très timide dans les médias. Elle acceptait très peu d’interviews et quand c’était le cas, elle modifiait sa voix ou arrivait en partie camouflée. 

Même régime pour ses performances : elle se montrait très peu. Par exemple, elle a participé à une Boiler Room (un concept londonien qui consiste à réaliser des DJ sets en petit comité et les diffuser ensuite sur Internet) sans être présente sur scène, en plaçant un mannequin aux platines pendant qu’une bande son était diffusée. Une autre fois, elle a envoyé le drag-queen Ben Woozy à sa place pendant qu’elle-même se faisait passer pour son garde du corps.

Son image devient complètement publique, pour la première fois, en octobre dernier, dans le clip « It’s Okay To Cry ». Elle aurait préféré attendre que sa transformation physique et hormonale soit complète avant de se présenter comme un personnage public. Le clip est entièrement tourné autour d'elle, sur un fond psychédélique qui passe de nuages roses au cosmos. Désormais tout un chacun a accès à son apparence : des cheveux frisés d’un roux flamboyant, un visage de poupée, un teint nacré et des lèvres pulpeuses.

Sur ce point elle confessait notamment au magazine Numéro :

J’ai toujours été visible. J’ai toujours eu un visage et un corps. Se livrer dans les médias devrait être pour chacun le résultat d’un choix personnel, en aucun cas une obligation, et l’on ne devrait jamais avoir à se justifier.

Malgré tout, si la transidentité lui tient énormément à cœur, et si SOPHIE se présente comme une femme transgenre, elle ne cherche pas à devenir une figure emblématique ou la porte-parole d’un mouvement, ou d’une révolution culturelle et de conscience. 

La transidentité est la seule chose qui me semble réelle ou importante pour le moment. […] mais je ne souhaite pas être associée à un mouvement ou à un groupe. Nous sommes tous uniques, et chacun de nous porte un regard singulier sur le monde.

Un concept post-moderne

Mais si SOPHIE est si intéressante, c'est aussi parce qu'elle développe un univers étrange et avant-gardiste, survolté et singulier. Elle prend le pari de rapprocher la musique électro-pop très sucrée et commerciale... à l'underground punk typiquement berlinois.

Elle qualifie elle-même son son d'« offensif ». Et pour cause : elle superpose des voix artificielles et suaves, à des beats très violents et saccadés. Pour Thomas Corlin, journaliste indépendant, son design sonore est « très agressif, c'est un son putassier, très exagéré ».

SOPHIE produit un tapage pop complètement expérimental, mais bien loin des atmosphères sombres et grises de l'underground et du punk, son univers est très coloré. Elle reproduit le bruit des bulles de soda qui pétillent, de corps qui glissent sur des toboggans, d’élastiques, de plastiques, de métal, de latex aussi. Entre ses mains, tout devient très synthétique.

Selon Michka Assayas, SOPHIE a eu une véritable révélation artistique et visuelle en découvrant le Cremaster Cycle, une série de films réalisés par l'artiste new-yorkais Matthew Barney, qui fut le compagnon de Björk pendant un moment :

Dans ces films on voyait d'étranges créatures mutantes, mi-humaines, mi-animales, parfois occupées à infliger ou à recevoir toutes sortes de sévices, dans une ambiance fantastique et surréaliste.

Il place également SOPHIE dans la lignée de Bowie, Prince, Madonna, Björk et Lady Gaga...

Elle s'est révélée dans ce domaine spécial, dont les portes ont été ouvertes par David Bowie puis Madonna et Björk, où se rencontre la musique populaire, l'art, la chorégraphie contemporaine et les installations multimédia. Une sorte de théâtre à ciel ouvert où se représentent toutes les mutations actuelles, touchant au genre et aux fluctuations entre masculin et féminin.

Désormais SOPHIE réalise de véritables shows chorégraphiés sur scène, comme on peut le voir sur le vidéo-clip de « Ponyboy », révélé en décembre 2017.

Discographie notable

SOPHIE a réalisé plusieurs EPs, notamment sur Soundcloud, dont Bipp/Elle en 2013, et Lemonade/Hard, en 2014. Son titre Lemonade avait d'ailleurs été repris par McDonald's pour illustrer l'une de leurs publicités. 

Tous ses EPs ont été réunis dans un premier album de compilation : Product, sorti en 2015, qui lui a permis de se faire connaître et de décrocher ensuite plusieurs collaborations.

En 2015 SOPHIE a notamment collaboré avec Madonna pour son titre Bitch I'm Madonna.

Et la même année elle a commencé à travailler avec la chanteuse britannique Charli XCX. Pour qui elle a produit son EP Vroom Vroom en février 2016, son single After the After Party, toujours en 2016, et son album Number 1 Angel en 2017.

Et enfin en juin dernier, SOPHIE a sorti son tout premier album _OIL OF EVERY PEARL’S UN-INSIDES__._Elle la produit sur son propre label MSMSMSM, en collaboration avec Future Classic, un label indépendant australien et Transgressive Records, un autre label indépendant, londonien celui-ci.

Pour aller plus loin

► Retrouvez l'émission Very Good Trip de Michka Assayas "Électro-pop et techno d’été : de SOPHIE à Gui Boratto"

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