C’est un livre qui trouble le monde catholique français. Paru ce jeudi, "La fraude mystique de Marthe Robin", ouvrage posthume de Conrad de Meester, théologien spécialiste des mystiques féminines, fait de la mystique de la Drôme une affabulatrice. Son procès en béatification se poursuit pourtant à Rome.

"La fraude mystique de Marthe Robin" de Conrad De Meester,  paru aux éditions du Cerf
"La fraude mystique de Marthe Robin" de Conrad De Meester, paru aux éditions du Cerf © -

"De la fraude mystique de Marthe Robin, il n'y a rien, à proprement parler, non seulement à vénérer, mais aussi à conserver". La conclusion du livre de Conrad de Meester, paru ce jeudi aux éditions du Cerf, est sans appel. La mystique Marthe Robin, morte en 1981 dans son village de Chateauneuf-de-Galaure, dans le Nord Drôme, est selon lui une affabulatrice. L'enquête du religieux, théologien spécialiste des mystiques féminines a été patiemment documentée et menée sur une trentaine d'années.

Alors Marthe Robin, à l'origine des "Foyers de charité", ces communautés catholiques qui comptent des centaines de membres, a-t-elle élaboré une "fraude" ? Conrad De Meester, qui ne connaissait pas Marthe Robin, défend cette thèse, après avoir été chargé en 1988, sept ans après sa mort, d'enquêter pour la phase diocésaine du procès en canonisation. Son livre est le résultat de cette enquête, d'abord transmise à Rome en 1989 et 1994, et enrichie jusqu'à la fin de sa vie en 2019. Les Editions du Cerf publient aujourd'hui le résultat de son travail, conformément au contrat passé avec l'auteur. Dans cet ouvrage, détaillé, Conrad De Meester développe plusieurs aspects de cette "fraude".

Une plagiaire, selon l'auteur

Selon lui, Marthe Robin a d'abord plagié de nombreux textes, sans les citer. Longuement dans son ouvrage, il détaille ces emprunts sans citations dans les écrits de Marthe, décrivant pourtant ses propres expériences, qui "applique à elle-même les expériences spirituelles lues" notamment chez deux Saintes, elles aussi stigmatisées, Véronique Giuliani et Gemma Galgani. Il liste ainsi les auteurs plagiés, estimant qu'"on peut, sans crainte de se tromper, supposer que bien d'autres noms devraient avoir le triste honneur de figurer dans ce cortège d'auteurs exploités sans vergogne".

Les textes de Marthe Robin, longuement disséqués par le père Conrad, lui permettent aussi d'affirmer qu'elle aurait menti sur sa maladie. Marthe, de santé fragile depuis l'enfance, déclare en effet une paralysie des jambes dès 1928, avant une paralysie totale en 1939, puis une cécité. Elle ne se nourrit quasiment pas, à l'exception d'hosties. 

Une paralysie feinte ?

Conrad De Meester entend prouver, travail de graphologie à l'appui, que Marthe a inventé plusieurs écritures, les faisant passer pour celles de "prétendues secrétaires" explique Jean-François Colosimo, le directeur général des éditions du Cerf, ce qui "démontre qu'elle n'était pas paralysée". "Les cinq différentes écritures" identifiées par Conrad De Meester, écrit-il, "appartiennent à une seule et même personne".

Enfin, l'auteur met sérieusement en doute l'enquête médicale, réalisée en 1942, "à l’initiative de l’Évêque de Valence et menée par deux professeurs catholiques de Lyon, qui étaient déjà des admirateurs de Marthe Robin" souligne aujourd'hui Jean-François Colosimo. Un contrôle scientifique, prévu, n'a pas pu avoir lieu, d'abord en raison de la guerre. Reprogrammé, il devait se dérouler mais Marthe est décédée.

Les disciples de Marthe Robin dénoncent une expertise partielle

Contactée mercredi, Sophie Guex, des Foyers de charité, fondés à l'initiative de Marthe Robin, se dit "peinée à cause du titre, particulièrement violent", mais "pas très inquiète" car, selon elle, même si elle n'avait pas encore pu en prendre connaissance, ce livre "reprend très probablement le rapport adressé au moment du procès en canonisation de Marthe, il n’y a a priori rien de nouveau". Celle qui est aujourd'hui postulatrice, qui défend donc auprès de Rome la cause de Marthe Robin, en vue d'une canonisation, rappelle d'ailleurs que les rapports du père Conrad n'ont pas empêchée le pape François de reconnaître en 2014 l’héroïcité de ses vertus, première étape avant une béatification éventuelle. 

"Des processus de canonisation peuvent être arrêtés, ils le sont fréquemment à Rome car c’est un processus d’enquête, contradictoire" rappelle cependant Jean-François Colosimo, qui précise : "En tant qu’éditeur nous ne souhaitons rien, si ce n'est donner à lire un texte d’un auteur salué internationalement par sa qualité scientifique, sa connaissance des mystiques féminines et nous souhaitons qu’il soit lu". "L’idée n’est pas de traquer une personne, d’essayer de descendre dans son inconscient ou de vouloir accumuler des preuves contre" précise-t-il : "mais toute la présentation qui a été faite par Marthe Robin elle-même et ses suiveurs, ses disciples, apparaît fausse, à la lecture du livre de Conrad de Meester".

Le processus de canonisation se poursuit à Rome

Pour Sophie Guex, en revanche, ce livre n'est pas de nature à remettre en cause le procès en canonisation de Marthe Robin, engagée à la demande des Foyers de charité. "En 2014, quand le pape François a reconnu l’authenticité de la vie chrétienne de Marthe Robin, il ne l’a pas fait à la légère, il l’a fait à partir de 28 expertises au sein desquelles celle de Conrad de Meester, qui n'en était qu'une" rappelle-t-elle : "mettre la loupe sur une de ces 28 expertises qui est négative, c’est présenter une vision partielle du procès en canonisation".

Dans son ouvrage, si Conrad De Meester est sévère à l'égard de ce qu'il nomme une "fraude", il reconnaît en revanche volontiers les bienfaits des Foyers de Charité, "devenus une source de lumière et de rénovation intérieure pour un grand nombre", ce qui fait dire à Jean-François Colosimo que ce n'est "pas une enquête rancunière, ni une enquête à charge". 

Selon lui, Marthe Robin, dont Conrad De Meester invoque l'histoire, notamment la naissance d'une relation adultère, qui a compliqué les relations avec son père, est "certainement une jeune fille très douée, qui a beaucoup souffert durant son enfance et qui s’est rendu compte que grâce à l’attrait du merveilleux elle pouvait convoquer le monde chez elle, dans sa ferme". Lors de ses obsèques, quatre évêques et 200 prêtres étaient présents pour concélébrer l'Eucharistie.

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