Voici trois romans qui mettent le corps et ses performances au cœur de la fiction. Avec des héros sportifs, imaginaires ou réels, Valentine Goby, Brice Matthieussent et Sylvain Coher transforment le sport en littérature.

Le joueur de tennis Bernard Tomić, actuellement 86e joueur au classement ATP
Le joueur de tennis Bernard Tomić, actuellement 86e joueur au classement ATP © AFP / .

La vie comme contre-performance

Traducteur des écrivains américains Jack Kerouac, Jim Harrison et Bret Easton Ellis, Brice Matthieussent a déjà écrit plusieurs romans. Avec Le joueur et son ombre (Phébus), ce n'est pas l'esprit de la gagne, ni le goût de la compétition qui l'intéresse. Au contraire, il retourne la médaille d'un champion de tennis et contemple son revers. Il choisit en exergue cette question posée dans les Carnets du sous-sol de Dostoïevski : "Et si les hommes n’aimaient pas seulement le bien-être ? Et s’ils aimaient la souffrance exactement autant ?"

À l'image d'un Bernard Tomić, considéré un temps comme l'un des plus grands espoirs du tennis mondial avant de voir sa carrière décliner, Chris Piriac, le champion de Matthieussent, va lentement chuter. Cela commence le jour où, insulté par son adversaire, Tonio, il répond avec des coups. C'est un match de demi-finale du  tournoi de Rome et le début de la fin de sa brillante carrière. Rencontres sans lendemain, amours faciles, vengeance ou réconciliation avec Tonio, Chris Piriac évolue dans un air vicié par l'arrogance, la rancœur et l'argent. La colère et le dégoût s'inviteront vite dans la danse macabre qui l'attend. Peu à peu, Piriac se dépouille des attributs de son ancienne vie, ne retient rien. Le joueur et son ombre nous rappelle ce que cette part d'ombre a d'essentiel, elle signe un retour à soi pour Piriac. 

Extension du domaine du potentiel

Couverture de "Murène", de Valentine Goby
Couverture de "Murène", de Valentine Goby / Actes Sud

Avec Murène (Actes Sud), Valentine Goby, tient le fil ténu imposé par le mauvais sort. En 1956, par un hiver de froid extrême, le jeune François est victime d'un arc électrique avec une caténaire après être monté sur un wagon. L'arc le souffle et le brûle à vif. C'est au prix d'une double amputation, à gauche et à droite, de ses membres supérieurs, bras et épaules, qu'il échappe à la mort. Sa peau est profondément brûlée par endroits, et il n'est plus qu'un tronc sur pattes. 

Il faut donc vivre ? Il n'a pas le choix. Survivre d'abord, supporter les affres d'un corps souffrant, endurer la honte d'être un monstre, accepter d'être une chose molle dépendante des siens, mère, père, sœur, et d'une tierce personne. Valentine Goby a nommé son héros François Sandre, rappelant le sandre, poisson carnassier d'eau douce. Mais comme l'indique le titre, elle le compare aux murènes, "créatures d'apparence monstrueuse réfugiée dans les anfractuosités de la roche, mais somptueuses et graciles aussitôt qu'elles se mettent en mouvement". 

François-le-monstre va se métamorphoser à partir du moment où il prend conscience des sensations que lui apporte l'eau. Avec l'Association sportive des mutilés de France, qui donne accès aux entraînements de natation, escrime, aviron, basket, tennis, javelot, il s'accroche à un espoir. Le handisport et la natation seront les artisans de la transmutation alchimique de cet être tout entier, pas uniquement de ses capacités de propulsion. 

Valentine Goby s'est inspirée du champion de natation Zheng Tao, médaille d'or aux Jeux Paralympiques de 2012 et 2016, au cent mètres dos. Le plus frappant reste la capacité de son écriture, à nous tenir en apnée au bout de ses mots. On retient son émotion, dans l'attente d'une prochaine respiration, d'un bricolage qui aide à vivre, d'une rencontre qui fait sourire, d'un espoir, d'un dénouement. Ainsi va la vie, qui rampe, louvoie, s'insinue partout. Ainsi est l'étoffe même de la vie, fin tamis qui laisse toujours passer de fines gouttes de lumière. 

Faire courir le lecteur derrière un vrai champion de marathon

Abebe Bikila, vainqueur du marathon de Rome en 1960
Abebe Bikila, vainqueur du marathon de Rome en 1960 © Getty / .

Sylvain Coher nous invite à lire au pas de course, après entraînement. Revue, nouvelles, ce qu’on veut, mais entraîné, prévient-il, avant de s'engager dans le grand marathon, que nous gagnerons, assurément, puisque le titre nous l’annonce : Vaincre à Rome. 

Chez Actes Sud, un sermon et une chute de Rome ont déjà gagné un prix Goncourt, alors, pourquoi une course victorieuse à Rome n'emporterait-elle pas les suffrages des lecteurs ? À cœur joie dans les envolées de mots pour que cette course soit une ascension, Sylvain Coher se glisse dans la peau d'Abebe Bikila, vainqueur inattendu, et bien réel, du marathon de Rome en 1960. L’Éthiopien aux pieds nus, a ravi la victoire en 2 heures 15 minutes et 16 secondes. 

Il n'en faut pas plus au lecteur intrépide pour faire ce parcours, curieux de savoir ce qui trottait dans tête de ce berger africain, pour avoir un tel appétit de vaincre. Car il s'en dit des choses, dans une tête, en deux heures historiques, en deux heures de tension vers un but, un seul. "Tu le sais maman que je ne cours jamais pour rien (...) je cours comme personne (...) rien ne compte que le déroulé parfait des foulées qui nous mèneront moi et l'Afrique tout entière, vers une victoire sans précédent". 

Aux coureurs comme aux statues il faut beaucoup d’espace et une grande solitude.

Le porteur du dossard numéro 11 va remporter l'épreuve du marathon aux Jeux Olympiques de 1960, après un duel, presque un corps-à-corps épique, avec le dossard 185, le marocain Abdeslam Radi. Mais pour Abebe, pas question de partager la victoire, car "aux coureurs comme aux statues il faut beaucoup d’espace et une grande solitude". Il fait gagner l'Ethiopie, alors que l'Italie l'a envahie il y a quelques décennies. C'était ce qu'il avait à faire. Performance accomplie, parfaitement pour le héros aux pieds nus, comme pour l'écrivain à l'encre étincelante. 

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