Un mois après l'explosion à Beyrouth, le stockage du nitrate d'ammonium est devenu un réel sujet de préoccupation. Mais si les gros stockages font l'objet d'une réglementation stricte en France, ce n'est pas le cas des petits entrepôts contenant de l'engrais à base d’ammonitrate dans les exploitations agricoles.

Un hangar agricole contenant de l'ammonitrate a explosé le 2 octobre 2003 à Saint-Romain-en-Jarez
Un hangar agricole contenant de l'ammonitrate a explosé le 2 octobre 2003 à Saint-Romain-en-Jarez © Maxppp / Philippe Vacher

La France est l’un des principaux importateurs de nitrate d'ammonium, notamment pour l’agriculture sous forme d'engrais à haute teneur en azote provenant du nitrate d’ammonium : l’ammonitrate. Or, contrairement aux installations industrielles soumises à enregistrement, autorisation ou classées Seveso, les stockages d'ammonitrates sur les exploitations agricoles ne font pas l'objet d'une réglementation stricte et donc d'une surveillance.

"Les stockages de moins de 250 tonnes d’ammonitrates à usage agricole ne sont pas soumis à des mesures contraignantes, ils ne seront pas inspectés, sauf en cas d'incident, de demande des élus ou des habitants", indique Paul Poulain, spécialiste en risques industriels et associé d'un bureau d'études en charge d'inspections pour le compte de l'État. Il estime que "cela met en danger les agriculteurs et les pompiers qui seraient amenés à intervenir sur un incendie".

Plusieurs accidents ont déjà eu lieu

Un accident s’est produit à Saint-Romain-en-Jarez en octobre 2003. L'explosion avait blessé 26 personnes, dont 17 pompiers, deux gendarmes et un journaliste. Trois pompiers avaient été très grièvement blessés. 94 habitants de cette localité des monts du Jarez avaient dû être relogés. Les conséquences inattendues d'une explosion provoquée par “la détonation d’une partie des 3 à 5 tonnes d’ammonitrates présentes dans le hangar” d’un arboriculteur.

En juin 2019, le journal Ouest France relate un autre incident : un incendie qui a eu lieu sur une exploitation en Vendée, sans faire de blessés. La crainte principale des pompiers portait sur le hangar agricole de 400 m² en feu, contenant une trentaine de tonnes d’ammonitrate, qui menaçait d’exploser.

De nombreux petits stockages agricoles

Il y a quelques années, Alexandre Monin a lui aussi été confronté à ce risque. Le responsable de l'unité risques chimiques du Service Départemental d'Incendie et de Secours (Sdis) de Saône et Loire intervenait sur un feu de stabulation dans une exploitation à Toulon. "Il y a eu une propagation à un tas de bois sous un hangar, relate le capitaine, et il y avait une cinquantaine de tonnes d'ammonitrates à proximité". "Par précaution", les pompiers ont établi un périmètre de sécurité de 500 mètres, même si "dans 99% des cas, ça n'explose pas", dit-il. 

Le Sdis de Saône-et-Loire "fait trente à quarante interventions sur des exploitations agricoles par an, dont une à cinq avec engrais", indique Alexandre Monin. Ces petits stockages sont sans doute très nombreux, car l'ammonitrate est beaucoup utilisé par les agriculteurs français. En effet, "c'est un engrais facilement assimilable par les plantes, donc très efficace", explique Thierry Coué, vice-président de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA).

Lui-même éleveur porcin dans le Morbihan, Thierry Coué utilise "10 à 15 tonnes par an d'ammonitrate" et les stocke avec précaution sur la partie bétonnée d'un hangar à la charpente métallique. Selon lui, les stocks ne sont conservés en général que "quelques jours, pendant les périodes d'épandage" et les ammonitrates "ne sont pas dangereux dans les conditions normales de stockage".

L'ammonitrate n'est pas considéré comme un explosif

Le nitrate d'ammonium n'est pas officiellement reconnu comme un explosif. Il n'explose que dans des conditions précises : s'il est au contact de produits incompatibles, comme des combustibles, s'il est exposé à une forte source de chaleur ou à la suite d'un impact violent avec un projectile. Des conditions qui peuvent être réunies sur un stockage agricole, en raison du "risque d’effondrement des structures" en cas d'incendie, de la "présence de foin ou d'un engin mécanique comme un tracteur à proximité", décrit Alexandre Monin.

La possibilité d'une explosion d'un stockage de nitrate d’ammonium, même petit, est donc implicitement reconnue par les autorités. Après la catastrophe à Beyrouth, le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation explique que “le nitrate d’ammonium, même très concentré, n’est pas considéré comme un 'explosif' mais seulement comme un explosif occasionnel. Une explosion ne peut survenir que dans des conditions particulières, par exemple, quand l’engrais est contaminé par des matières incompatibles.”

“Par matière incompatible, le ministère entend 0,2% de matière organique, comme des poussières de foin par exemple. Tout un chacun ayant déjà visité une installation agricole se doute à quel point ceci est plausible, s’inquiète Paul Poulain. Pour le spécialiste en risques industriels, "on est toujours en situation explosive."

La crainte d'un "effet domino"

Paul Poulain élabore plusieurs scénarios probables qui pourraient faciliter une explosion. "Si un incendie se déclare à proximité, et qu'on commence à tenter de l'éteindre, de la vapeur d’eau se crée, c'est une matière organique et cela favorise l’explosion", décrit-il. "Certains entrepôts peuvent être en bois ce qui, en vieillissant, peut provoquer des chutes de copeaux de bois dans le stockage", poursuit le spécialiste.

Il craint un "effet domino", un "cumul d'événements" qui mèneraient à la "catastrophe". Pour lui, "il faut faire rentrer ces stockages dans la réglementation pour faire des études d’impact, notamment pour ce qu’il y a autour, comme les écoles, des logements, les métropoles à proximité etc", estime-t-il.

Ce n'est pas seulement le risque d'explosion et de "blast" qui est redouté, mais aussi la pollution des sols. "Il faut mettre les sacs d'engrais sur un endroit sec", conseille Thierry Coué. L'éleveur porcin explique que, s'ils sont "exposés à l'eau, "les granulés fondent et risquent d'aller dans le milieu". "Si on arrose les engrais en cas d'incendie, on évite l'explosion, mais on aura une pollution aquatique", confirme le capitaine Alexandre Monin. Il espère qu'à l'avenir "les lieux présentant un risque lié à la présence d'ammonitrates seront mieux identifiés", car pour l'instant, ils ne sont pas soumis à déclaration.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.