Le "Roi" Pelé fêtait ce vendredi 23 octobre ses 80 ans, l'occasion de parler football avec Olivier Guez, prix Renaudot 2017 et auteur d'un livre sur le football. Il évoque aussi Diego Maradona, car l'Argentin fêtera lui ses 60 ans dans sept jours.

Un grafiti représentant le Roi Pelé, en 2018, à Sao Paulo, pendant la coupe du Monde en Russie
Un grafiti représentant le Roi Pelé, en 2018, à Sao Paulo, pendant la coupe du Monde en Russie © Maxppp / Fernando Bizerra/EFE/Newscom/MaxPPP

Olivier Guez est fan de football, en 2014 il publiait "Éloge de l'Esquive", ode aux dribbleurs brésiliens, aux footballeurs noirs qui avaient inventé ces dribbles pour échapper à la violence physique des footballeurs blancs. Il s'intéressait principalement au Brésil et évoquait Pelé, mais dans un livre en préparation qui sortira l'année prochaine, le lauréat du prix Renaudot 2017 a aussi enquêté sur Diego Maradona. Au lendemain des 80 ans de Pelé, une semaine avant les 60 ans de Diego, il est l'homme de la situation pour une interview entre ces deux légendes.

FRANCE INTER : Dans "Éloge de l'esquive", dans laquelle vous évoquez le football brésilien. Vous y parlez de Pelé mais vous mettez en avant Garrincha, son coéquipier aux jambes arquées, très populaire. Pour quelle raison ?

OLIVIER GUEZ : "Je parlais avant tout des dribbleurs dans ce livre, Garrincha est resté dans les mémoires comme cela, Pelé moins. Garrincha était exclusivement un dribbleur, un côté quasiment acrobate de cirque ; Pelé savait tout faire, c'était un athlète incroyablement complet. D'ailleurs j'écris beaucoup à propos de Pelé dans ce livre, mais davantage de Garrincha qui reste dans les mémoires comme LE dribbleur de l'époque."

On peut faire la comparaison entre Garrincha et un autre dribbleur, devenu lui légendaire, Diego Maradona...

"Je connais bien l'histoire de Maradona, il est un des fils rouges d'un essai faisant partie d'un recueil qui sortira en mai prochain : "Une passion absurde et dévorante". À l'intérieur se trouve un long essai sur l'Argentine, "Au pays du cerf-volant cosmique", et le cerf-volant cosmique c'est Maradona. Effectivement dans son style de vie, dans ses émotions, ses histoires de couple, il se rapproche plus d'un footballeur au comportement plus amateur, comme l'était Garrincha à l'époque de Pelé. C'est un personnage qui me fascine énormément."

Parce que ce côté "émotions" dont vous parlez, il provoque de la passion chez les Argentins !

"Je pense que jamais un athlète n'a incarné davantage l'idée de son pays que Maradona avec l'Argentine. Il a eu une vie compliquée avec énormément de hauts et de bas, la coupe du Monde 86 où il joue comme un Dieu, huit ans plus tard il se fait chasser par la FIFA. Mais toujours aujourd'hui, c'est le Dieu de l'Argentine. Lors de la coupe du Monde en Russie, j'ai assisté au premier match de l'Argentine face à l'Islande. Les supporters étaient venus nombreux, ils chantaient, et tout à coup il y a eu un murmure, les chants se sont arrêtés, tout le stade se demandait ce qui se passait. Tout d'un coup Maradona est apparu au balcon de sa loge, avec son cigare, et là c'était hallucinant, à vous donner la chair de poule. Je n'ai jamais vu un joueur donner autant d'émotion aux supporters."

"Pelé a permis d'identifier le Brésil au football pour des décennies"

Diriez-vous qu'il y a une différence de ferveur populaire entre Pelé et Maradona ?

"Au niveau du Brésil il faut quand même se souvenir qu'il est celui qui a ouvert la voie. Lorsqu'il arrive en sélection nationale le Brésil n'a rien gagné, le Brésil est complexé à tout les niveaux, pas seulement en foot. Mais ce football, la première victoire en Coupe du Monde en 1958, va donner de la confiance au Brésil et va accompagner son développement avec l'arrivée du cinéma, de la musique - la bossa-nova - de l'architecture à Brasilia. Celui qui va mener le Brésil à cette époque, c'est Pelé, il est l'incarnation du Brésil ambitieux dans un contexte politique troublé. Pelé est tout de même celui qui a permis d'identifier le Brésil au football pour des décennies et des décennies. Il a incarné tellement de choses pour les Brésiliens, simplement sa carrière remonte... Maradona, on s'en souvient davantage, il y a une dimension dramatique, c'est un héros rock'n roll, il est Shakespearien : Pelé n'était pas comme ça."

Plus consensuel ?

"Plus professionnel surtout. Maradona c'est vraiment grandeur et déchéance. Pelé, il était déjà un athlète de très haut niveau, c'est lui qui a ouvert la voie au professionnalisme. Il ressemble déjà aux footballeurs d'aujourd'hui, forcément la dimension dramatique est moins grande. Pelé a d'ailleurs duré au haut niveau, il y a 12 ans d'écart entre sa première victoire en coupe du Monde avec le Brésil en 1958 et la troisième au Mexique en 1970. C'est un des premiers à signer des contrats de sponsoring, un des deux premiers athlètes noirs avec Cassius Clay à apparaître en Une des magazines américains. C'est une véritable révolution culturelle Pelé, pour le Brésil et pour le monde. Même si on lui a reproché ensuite d'aimer un peu trop le pouvoir, l'argent, il n'a qu'ouvert la voie aux professionnels d'aujourd'hui."

On l'a souvent opposé dans ce sens au "modeste" Maradona ?

"C'est vrai que Diego Maradona aime toujours mettre en avant ses origines très modestes, son parcours, sa volonté de grimper l'échelle sociale. Pelé est aussi l'incarnation d'un Brésil assez martial, la dictature s'installe à partir de 1964. Ils étaient politiquement très différents puisque Maradona s'est engagé aux côtés de Chávez, Castro, pour l'extrême-gauche sud-américaine, Pelé c'était plutôt l'image du capitalisme américain, il est allé terminer sa carrière à New York. Mais on les a peut-être un peu trop opposés, ils se respectaient même si Maradona a toujours voulu montrer sa supériorité vis-à-vis de Pelé, qui lui a toujours considéré qu'il était meilleur que Maradona. Mais ce sont les deux meilleurs footballeurs du vingtième siècle, sans aucun doute."

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