EXCLUSIVITÉ France Inter - L'Irak l'a jugée coupable d'avoir rejoint Daech et l'a condamnée à 20 ans de prison, en 2018. Mélina Boughedir se dit innocente. Nous l'avons rencontrée, dans sa prison irakienne où elle est incarcérée avec son bébé de deux ans. Ses trois autres enfants vivent en France.

La Française Mélina Boughedir, dans la prison pour femmes de Bagdad, où elle est incarcérée avec sa fille de deux ans.
La Française Mélina Boughedir, dans la prison pour femmes de Bagdad, où elle est incarcérée avec sa fille de deux ans. © Salam Salman - Photographie exclusive France Inter, toute reproduction interdit

La prison des femmes, à Bagdad, est au centre de la ville. Elle est plantée au cœur de l’immense domaine occupé par le ministère de l’Intérieur irakien. Partout, des barbelés, des miradors, des véhicules blindés, des soldats armés jusqu’aux moustaches, et des policiers antiterroristes cagoulés, devant des pick-up noirs siglés "Swat" (forces spéciales de la police). Pour accéder à cette prison, la prison numéro 6, il faut montrer, à chaque contrôle, des autorisations officielles, tamponnées par de hautes autorités irakiennes. À chaque passage, des vérifications sont faites, par talkie-walkie ou téléphone. Notre voiture est fouillée plusieurs fois. 

Sur la route de la prison pour femmes de Bagdad, notre voiture est fouillée plusieurs fois. À partir d'un check-point, les photos nous sont interdites. On ne pourra pas photographier la prison.
Sur la route de la prison pour femmes de Bagdad, notre voiture est fouillée plusieurs fois. À partir d'un check-point, les photos nous sont interdites. On ne pourra pas photographier la prison. © Radio France / Sophie Parmentier

Devant la porte de la prison, des petits cris d'enfants, massés dans une grande cage grillagée

Enfin, un militaire ouvre un dernier portail de fer, pour nous laisser rouler vers cette prison, un bâtiment sans étage. En longeant un mur, avant même d’arriver devant la porte principale, nous entendons, d’abord sans les voir, des petits cris d’enfants. Et puis nous les voyons. Dans un coin de la cour d’entrée, ils sont des dizaines d’enfants, massés dans une sorte de grande cage grillagée. Les grillages grimpent vers le ciel. Les enfants sont accroupis, ils jouent avec de petits cailloux, avec rien, regroupés les uns contre autres, ils n’ont pas ici la place de courir.

Leurs mères sont restées enfermées à l’intérieur, derrière une solide porte blanche à gros verrous. Elles sont 470, toutes condamnées pour terrorisme, venues de tous pays. Parmi elles, au moins deux Françaises, Mélina Boughedir et Djamila Boutoutaou. Et même une troisième, selon la directrice, qui nous attend sur le seuil de la porte, avec une douzaine de responsables de la prison ou du ministère de la Justice. 

La directrice de la prison nous convie dans son grand bureau, avec des drapeaux irakiens et des canapés de cuir fatigués. Là, il faut encore négocier assez longtemps, avant de rencontrer une Française détenue ici. Aucun journaliste, aucun micro, aucune caméra ne sont jamais entrés dans cet établissement très protégé, nous explique notre "fixeur" irakien, qui vit à Bagdad. C’est lui, qui nous a aidés à convaincre les autorités, pour réaliser cet entretien exclusif.

La directrice, en pantalon, gilet de laine et voile de couleur bordeaux, nous annonce enfin, en souriant, qu’elle accepte d’extraire Mélina Boughedir de sa cellule. Mais nous n’avons pas le droit de la suivre. Interdiction absolue pour nous de voir une cellule. Nous sommes orientés vers une salle aux chaises de plastique bleues et aux murs blancs décrépits, avec de vieux ventilateurs au plafond. 

Comme durant son procès en juin 2018, Mélina Boughedir semble très proche de sa fille, la dernière de ses quatre enfants, la seule incarcérée avec elle, dans la prison de Bagdad.
Comme durant son procès en juin 2018, Mélina Boughedir semble très proche de sa fille, la dernière de ses quatre enfants, la seule incarcérée avec elle, dans la prison de Bagdad. / Salam Salman - Photographie exclusive France Inter, toute reproduction interdite

Mélina Boughedir, française de 28 ans, jugée coupable d’avoir rejoint le groupe État islamique à Mossoul en 2015, est amenée dans cette salle, sa petite fille de deux ans, agrippée à son cou. Son bébé a beaucoup grandi depuis le procès auquel nous avions assisté, en juin 2018, à la cour pénale centrale de Bagdad. Ce procès avait été expéditif, après quelques mois d’enquête. Debout dans une cage de bois, son bébé dans les bras, Mélina Boughedir avait alors clamé son innocence, juré qu’elle n’avait jamais fait partie de la police des mœurs de Daech. Mais elle n’avait pas convaincu les juges, qui l’avaient condamnée à la perpétuité - "moabbed", en arabe - une peine perpétuelle qui correspond en réalité à 20 ans de prison, selon la loi irakienne. 

"C'est difficile de tout dire, ça peut me porter préjudice aussi", dit Mélina Boughedir, devant la directrice de la prison irakienne

À l’énoncé de la peine, Mélina Boughedir, qui risquait jusqu'à la peine de mort, avait vacillé. Sans comprendre. Car trois mois plus tôt, en mars 2018, elle avait bien failli être renvoyée vers la France, après un premier jugement irakien beaucoup plus clément, sept mois de prison seulement, sept mois qu’elle avait alors déjà purgés, depuis sa capture par les Irakiens, après la chute de Mossoul, en juillet 2017. Depuis ce jour, son mari, Maximilien Thibaut, avec qui elle était partie en Syrie, puis en Irak, est présumé mort. Présumé aussi coupable d'avoir été un membre actif du groupe Etat islamique, pas seulement en tant que cuisinier, comme le présente son épouse.

"Ce jour-là, je pensais que j’allais mourir, mon mari était parti chercher de l’eau et il n’est pas revenu. J’ai été la première femme à être récupérée par l’armée irakienne, se souvient-elle, assise sur une chaise de la prison, pour cet entretien auquel elle ne s’attendait pas. Personne ne l’avait prévenue et elle a été surprise de nous voir, et qu’on lui demande de raconter sa vie en détention, avec son bébé. 

"C’est difficile de tout dire, ça peut me porter préjudice aussi", s’inquiète la jeune mère condamnée, sous le regard de la directrice, qui, très vite, l’oblige à nous répondre en arabe, pour mieux surveiller ses réponses. "C’est difficile, en arabe, je parle pas bien arabe", proteste Mélina Boughedir, la tête couverte d’un voile violet, vêtue d’une longue robe noire et dorée sur un pantalon de jogging, les mêmes lunettes rectangulaires qu’à son procès, des chaussettes à motifs dans de grosses sandales rouges. 

"Il n'y a pas de jouet pour les enfants"

Dans la prison, il n'y a pas de jouet pour le bébé de Mélina Boughedir. Pendant l'entretien avec sa mère, un responsable lui tend un ballon de baudruche.
Dans la prison, il n'y a pas de jouet pour le bébé de Mélina Boughedir. Pendant l'entretien avec sa mère, un responsable lui tend un ballon de baudruche. / Salam Salman - Photographie exclusive France Inter, toute reproduction interdite

Sa fille ouvre de grands yeux inquiets. L'enfant porte un petit habit à capuche bleu avec un lapin brodé dessus. Elle a un petit nœud multicolore dans ses cheveux bouclés, grignote un morceau de pomme. "Elle est tout le temps avec moi, toujours proche de moi, dit sa mère. On est sur le même matelas", dans la cellule. "Elle n’a pas de jouet. C’est la même chose pour tous les enfants. Il n’y a pas de jouets, pour les enfants". 

Elles sont 90 femmes et enfants par cellule, assure Mélina Boughedir, incarcérée dans la même cellule qu’une autre Française, Djamila Boutoutaou, elle aussi condamnée à 20 ans de prison. Djamila Boutoutaou a le même âge que Mélina Boughedir et elle a également une toute petite fille avec elle en détention. Mais Mélina Boughedir a aussi d’autres enfants, qu’elle a autorisés à repartir en France. Et elle est d'ailleurs la seule djihadiste française dans ce cas : emprisonnée avec un bébé, en Irak, ses trois aînés rapatriés en France, en décembre 2017, à une époque où elle ne se doutait pas encore qu’elle serait condamnée à perpétuité. 

Ses trois aînés lui manquent beaucoup, nous explique-t-elle. Ces trois enfants, âgés de 4, 6 et 8 ans, sont pris en charge en France depuis plus d’un an, par l’aide sociale à l’enfance, le temps qu’une enquête judiciaire confie peut-être la garde à leurs grands-parents. Au début, ils ont envoyé beaucoup de messages à leur mère et à leur petite sœur, des dessins, des photos. Puis les envois se sont espacés. "C’est très difficile d’avoir les messages par la Croix Rouge dans cette prison", affirme-t-elle. C’est la Croix Rouge, qui apportait le plus de messages. La Croix Rouge, qui a aussi assuré le rapatriement des enfants. Ce sont maintenant les autorités consulaires françaises qui viennent essentiellement rendre visite à Mélina Boughedir dans sa prison irakienne, environ tous les deux mois. 

Mélina Boughedir  à ses enfants en France : "je les aime, qu'ils ne m'oublient pas"

Mais depuis plus d’un an, dit-elle en pleurant, elle n’a pas eu ses trois aînés au téléphone. Depuis sa prison de Bagdad, Mélina Boughedir lance un appel à l’État, pour qu’elle puisse téléphoner plus, à ses enfants en France. Son bébé de deux ans les réclame, explique-t-elle. Mais pour l’instant, Mélina Boughedir a décidé de garder sa plus jeune fille avec elle, dans sa prison de Bagdad, en espérant un procès en appel et un jugement moins lourd que la perpétuité, sans trop y croire. Selon la loi irakienne, son enfant peut rester avec elle jusqu’à trois ans. Mais dans cette prison pour femmes de Bagdad, certains bébés sont devenus des adolescents, nous avoue la directrice. Cette femme d'une quarantaine d'années, au visage doux et souriant, insiste pour qu’on dise bien que cette condamnée française et son enfant, sont comme toutes les détenues et leurs enfants, traités avec "humanité". 

L’entretien se termine avec les pleurs de la petite fille, fatiguée. "Souvent, elle pleure beaucoup, et je ne sais pas si c’est qu’elle a mal aux dents, ou qu’elle en a marre d’être ici", conclut Mélina Boughedir, qui demande à sa famille et ses avocats français de la "sortir de là". Elle rêve de rentrer en France, se dit prête à y être jugée. Elle sait qu'à Paris aussi, des juges antiterroristes ont ouvert une enquête contre elle, après son départ en zone de guerre, avec son mari et leurs très jeunes enfants. Un juge français est d'ailleurs venu l'interroger à Bagdad, explique-t-elle. Mais pour l'instant, la justice française attend. La diplomatie française répète que les décisions prises par la justice irakienne sont souveraines. Et il n'est pas question de retour pour Mélina Boughedir, qui a du mal à exprimer des regrets. Elle répète que si elle est allée en Syrie, c'est qu'elle a été forcée de suivre son mari, pour ne pas abandonner ses enfants. Jamais elle n'aurait voulu être séparée de ses enfants, dit-elle. Elle repart dans sa cellule, sa petite fille collée à elle. Et dit en français, ces quelques mots, pour ses aînés de 4, 6 et 8 ans. "Je les aime. Qu'ils m'oublient pas".

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