Épicentre de la vie touristique à Paris, le quartier de Montmartre, dans le 18e arrondissement, subit de plein fouet les conséquences économiques d'un été ralenti par le Covid-19. Quasiment pas de touristes étrangers aux abords du Sacré-Cœur qui d'ordinaire attire plus de 10 millions de visiteurs. Reportage.

Les marches devant le Sacré-Cœur sont d'ordinaire prises d'assaut. Sans les touristes étrangers, le quartier semble en pause.
Les marches devant le Sacré-Cœur sont d'ordinaire prises d'assaut. Sans les touristes étrangers, le quartier semble en pause. © AFP / Yann Castanier / Hans Lucas

Place du Tertre. C'est l'heure du déjeuner. La place pavée, bordée de terrasses de cafés, est la carte postale rêvée pour les touristes. Un condensé de la vie parisienne en un territoire minuscule. D'ordinaire, mi-juillet, c'est la cohue. Les visiteurs sont à touche-touche pour profiter de cadre. Les Parisiens honnissent cette place "un truc à touristes où l'arnaque est reine". 

Avant la crise du Covid-19, les touristes s'y sont rués. Le Sacré-Cœur attire chaque année un peu plus de 10 millions de visiteurs. Depuis l'incendie de Notre-Dame-de-Paris, c'est le site le plus visité de la capitale. Le bruit des valises à roulettes sur les pavés était le fond sonore typique du quartier. 

Mais cette année, la place sonne vide. Le jardin d'hiver installé en plein cœur de la place est loin de faire le plein. "On se croirait un jour pluvieux de novembre. C'est sinistre" glisse un portraitiste. Ces artistes, dessinateurs, caricaturistes installés sur le trottoir, font la notoriété de la place du Tertre. Habitués à enchaîner les croquis demandés par des touristes peu regardants sur la somme demandée, ils ont le nez collé à leur chevalet. "Sauf que depuis la crise sanitaire, si on fait un portrait par jour, on s'estime heureux et chanceux" admet Bernard, 65 ans, qui refuse d'avouer combien il en faisait en temps normal "pour ne pas affoler son inspecteur des impôts", dit-il en souriant. On comprend bien le sens de sa boutade : le business est lucratif, ou plutôt il l'a été. 

Désormais, Bernard vit sur ses économies depuis quatre mois. Et les rares demandes qu'il a ne viennent pas d'étrangers, comme auparavant. Mais de Français. De Parisiens même. "Des gens qui quittent la capitale pour changer de vie. Ils viennent se faire un petit cadeau avec leur portrait ici. Hier j'ai en un architecte qui part à Nantes. Et ce matin, un couple qui va s'installer à la Rochelle", raconte l'artiste à la casquette. 

Faute de touristes sur la butte Montmartre, les célèbres portraitistes de la place du Tertre sont rares à pouvoir travailler.
Faute de touristes sur la butte Montmartre, les célèbres portraitistes de la place du Tertre sont rares à pouvoir travailler. © Radio France / Vanessa Descouraux

On a vécu un état de grâce avec le tourisme de masse.

Omar est installé sur la place depuis 28 ans. A 66 ans, il touche une petite retraite mais vient quotidiennement sur la place pour vivre mieux.  Aujourd'hui, il raconte qu'il y a environ 5% de la clientèle étrangère par rapport aux autres années. Pour le mois de mai, il a calculé : 90% de chiffre d'affaires en moins par rapport à mai 2019. La dégringolade est spectaculaire. Les aides de l'Etat ne la compense pas, elle maintiennent tout juste. 

Omar, artiste installé depuis 28 ans place du Tertre, a vu son chiffre dégringoler de 90% en l'absence des touristes étrangers.
Omar, artiste installé depuis 28 ans place du Tertre, a vu son chiffre dégringoler de 90% en l'absence des touristes étrangers. © Radio France / Vanessa Descouraux

Omar tente bien d'interpeller les passants en goguette devant lui, ils lui répondent tous en français. "Il y a des nationalités qu'on ne voit plus, les Chinois, les Américains. Les rares étrangers viennent d'Europe et surtout des pays frontaliers".  Aucun ne s'arrête pour se faire tirer le portrait "on ne compte plus les journées blanches", dit-il dépité. 

Près de 300 artistes peuvent travailler place du Tertre. Ils ont un emplacement délimité au sol d'une superficie d'un mètre carré. Ils le partagent à deux. Quand l'un l'occupe le matin, il le cède à l'autre "co-locataire" l'après-midi. Omar admet que tous ses collègues ne sont pas revenus travailler. "Il y a ici beaucoup de peintres qui ont plus de 65 ans, certains ont peur de revenir, de crainte de contracter le virus au contact des touristes" raconte Omar, qui s'empresse de montrer qu'un masque est juste à côté de lui, "si un visiteur le demande".

De rares touristes viennent profiter des ruelles escarpées et pavées de Montmartre.
De rares touristes viennent profiter des ruelles escarpées et pavées de Montmartre. © Radio France / Vanessa Descouraux

Les restaurateurs de la place inquiets pour l'avenir

Dans le calme de la place, on entend clairement "ça sent la sale journée" lancé par un homme grand, sec, cigarette au bec. C'est Eric Devichi, le responsable du restaurant Au cadet de Gascogne, l'une des sept brasseries qui entourent la place. Une sale journée de plus dans une séquence morne et interminable pour les restaurateurs. Il rejoint son "concurrent" d'en face. Philippe Lafitte s'occupe lui du restaurant Au clairon des chasseurs. Selon ce dernier, il faudra cinq ans pour revenir au niveau d'avant Covid-19. Les deux hommes peuvent s'accorder quelques minutes de discussion, leurs établissements sont déserts à une heure où d'habitude on piétine pour trouver une table. 

Sans les touristes étrangers, les terrasses des brasseries de la place du Tertre sont quasi désertes.
Sans les touristes étrangers, les terrasses des brasseries de la place du Tertre sont quasi désertes. © Radio France / Vanessa Descouraux

Avant le coronavirus, 80% de leur clientèle était étrangère. De ce fait, l'activité a été réduite considérablement "on fait seulement 30% de notre activité" estime le gérant Philippe Lafitte,"on respecte l'amplitude horaire avec le même personnel. C'est beaucoup plus d'efforts, pour un chiffre d'affaire moindre". 

2020 c'est mort...

Les restaurateurs s'appuient sur une clientèle majoritairement française, mais moins dépensière que les touristes. Même dans les mois d'hiver les plus creux, les affaires tournent mieux qu'en ce moment. "Il y a des Parisiens aussi qui viennent ici, alors qu'ils s'y refusaient avant. Ils découvrent le quartier autrement, et apprécient notre façon de travailler. On a des bons retours" note Eric Devichi. 

En amoureux de Montmartre, son collègue de "Au clairon des chasseurs" s'estime malgré tout privilégié de travailler dans ce cadre, au calme. Il y a si peu de voiture tout au somment de la butte Montmartre. La plus belle vue de Paris est à quelques mètres de là. 

Mais son lyrisme tourne court, rattrapé déjà par l'incertitude qui plane pour septembre. Les Français auront repris le travail. Les étrangers ne seront toujours pas là. L'été a à peine commencé, la rentrée est déjà redoutée.

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