Après la vidéo montrant un élu RN du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté prenant à partie une femme voilée accompagnant son fils, France Inter donne la parole à quatre mères accompagnatrices scolaires voilées. Comment vivent-elles ces polémiques à répétition et quel lien entretiennent-t-elles avec l'école ?

Ces 4 mères d'Argenteuil accompagnent les sorties scolaires de leurs enfants depuis le début de leurs scolarités.
Ces 4 mères d'Argenteuil accompagnent les sorties scolaires de leurs enfants depuis le début de leurs scolarités. © Radio France / Ouafia Kheniche

Elles ont hâte de parler, très envie de dire ce qu'elles ressentent. Ces quatre femmes qui vivent à Argenteuil ont été contactées par le biais d'une association. Elles prennent la parole après les événements qui se sont déroulés vendredi dernier lors de l'Assemblée plénière du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté à Dijon. 

Elles ont toutes vu la séquence vidéo dans laquelle une femme est prise à partie par un élu du RN de la région. Elles ont surtout retenu la réaction de cette femme qui prend son fils dans ses bras. Et les larmes du jeune garçon. Ces images, ces mots, les ont marquées. Elles se sont identifiées à cette femme et à son enfant. Comme elle, depuis des années, elles accompagnent ou ont accompagné leurs enfants lors de sorties scolaires.

Halima : "M. Blanquer, il va falloir qu'il explique aux enfants pourquoi leurs mamans voilées ne peuvent plus les accompagner en sorties scolaires"

Halima, 45 ans, a cinq enfants. Son aîné à 19 ans et son petit dernier a 5 ans. Elle vit à Argenteuil et depuis 16 ans, elles a toujours accompagné les sorties scolaires. 

"Le plus souvent, ce sont les professeurs et les directeurs d'école qui nous demandent d'accompagner les enfants en sortie scolaire. Je n'ai jamais eu à quémander pour accompagner une sortie. Mon plus jeune est en maternelle, donc je fais encore des sorties. Je ne travaille pas, donc c'est normal que j'accompagne les enfants. C'est bien de le faire.

Quand on rentre à la maison, on peut discuter de ce que l'on a vu, c'est un moment pour moi et mon enfant. On accompagne aussi pour assurer la sécurité. Comme on les connait,  les enfants se tiennent tranquilles. Je ne me suis jamais fait agresser dans aucun lieu de sortie à cause de mon voile. Les seuls moments où je me fais embêter, c'est quand je conduis. Pendant les sorties scolaires, ça s'est toujours bien passé. Je veux être présente, suivre la scolarité de mes enfants. Je veux qu'ils respectent l'école. 

L'élu du RN, il était au fond de la salle. Il a vu la maman voilée et il s'est dit 'tiens, je vais me faire remarquer'. Il a fait le buzz. Ma fille qui a vu la vidéo, ça lui a fait de la peine. Monsieur Blanquer, lui, il va falloir qu’il se rende dans toutes les écoles pour expliquer pourquoi les mamans qui sont voilées ne peuvent plus les accompagner en sorties scolaires. C'est du bénévolat qu'on fait... Ces gens n'aiment pas les musulmans, c'est tout."

Chérifa : "Je n'arrête pas d'y penser. Mes enfants ont vu la vidéo, ils étaient choqués"

Chérifa, 53 ans, maman de 5 enfants.
Chérifa, 53 ans, maman de 5 enfants. © Radio France / Ouafia Kheniche

Chérifa, 53 ans, maman de cinq enfants. Elle a été accompagnatrice à plusieurs reprises de ses enfants lors de sorties scolaires. Elle vit à Argenteuil. 

"Très souvent, ce sont les mamans voilées qui font les sorties. Parfois, j'étais la seule. J’étais très contente de le faire, mes enfants aussi. En faisant cela, je peux aider et donner quelque chose à l'école. C'est très important pour moi. L'école est la base de leur vie. En Algérie, j'étais laborantine et je faisais du soutien scolaire, ici aussi. J'ai essayé de travailler mais je n'ai pas réussi à élever mes enfants seule en travaillant. Aujourd'hui trois de mes enfants ont du travail et les deux petits de 12 ans ont de bons résultats scolaires. Si on arrête d'accompagner, c'est une catastrophe. Qui va payer ? Les enfants qui ne pourront plus faire de sorties ? Les perdants seront les enfants. 

La vidéo de la dame et de l'élu du RN, ça m'a touché vraiment. Ce jour-là, là-bas, il n'y avait pas d'humanité. Comment les enfants qui étaient là, ont vécu tout ça ? Je n'arrête pas d'y penser. Je ne voulais pas montrer la vidéo à mes enfants. Mais ça a vite tourné sur les portables. Mes enfants l'ont vu et ils étaient choqués. Le plus jeune m'a dit : 'Regarde, ce qu'il fait à la maman, regarde comment l'enfant pleure'... Mes enfants étaient choqués. C'est honteux, je n'ai pas de mots pour décrire ce que j'ai ressenti. Elle, elle a protégé son fils, elle n'a pas commenté. Elle a entouré son fils, elle l'a protégé. J'espère qu'on pourra effacer cette période et que ça ne recommencera plus jamais".

Zoulikha : "Cette fois, c'est l'interdiction d'accompagner les enfants en sortie scolaire, après ce sera l'interdiction de les emmener chez le médecin".

Zoulikha, 42 ans, a cinq enfants. Son aîné a 18 ans, sa plus jeune fille a 5 ans. Elle est mère au foyer et vit à Argenteuil. Depuis des années, elle accompagne des sorties scolaires. 

"En ce moment, j'accompagne la classe de CE1 de mon fils à la patinoire. Les deux autres accompagnatrices et moi, nous sommes voilées. Si on n’est pas là, il n'y a pas de sorties, ils n'auront pas le droit à la patinoire. À l'école, on a toujours été les bienvenues. Les professeurs, le monde scolaire ne m'ont jamais fait la moindre remarque sur ma tenue. 

La scène de la vidéo m'a replongée dans une scène que j'avais vécue, il y a dix ans. Je faisais des courses avec mes enfants qui étaient petits, une dame et son mari m'ont dit 'vous n'êtes pas chez vous, rentrez chez vous'. Ça a duré, les petits pleuraient… Depuis mes enfants ne sont plus jamais rentrés dans ce magasin. Ça a été douloureux pour eux et ils s'en souviennent. Donc aujourd'hui, j'imagine dans quel état doit être le petit qui est dans la vidéo. Lui c'est encore pire, ça a été médiatisé...

En tant que femmes arabes et musulmanes, nous sommes toujours montrées du doigt. On dit qu'on ne suit pas la scolarité de nos enfants, que nous ne sommes pas investies. Ces sorties, c'est quelque chose qu'on peut faire avec nos enfants, vu qu'on n'a pas le droit de travailler avec un voile... Moi je suis technicienne en informatique et personne n'a voulu m'embaucher avec mon voile. D'un côté, on dit qu’on n’est pas investie et quand on veut s'investir, ils nous en empêchent parce qu'on est voilées... Je ne comprends pas. Cette fois, c'est l'interdiction d'accompagner les enfants en sortie scolaire, après ce sera l'interdiction de les emmener à l'hôpital ou chez le médecin. Et après, pourquoi ne pas nous interdire d'avoir des enfants ?

On accompagne des enfants à la patinoire, au sport, à la piscine, la vente de gâteau, les enveloppes... On est là pour les élections de parents d'élèves... On n'aurait plus le droit de faire tout ça. Pourquoi ? On nous a collé une image, mais on ne nous connait pas. 

Ils parlent de nous comme de femmes soumises mais c'est eux qui nous renvoient chez nous, à rien faire de notre vie. Il y a des mamans qui ne sortent pas à part lors des sorties scolaires avec leurs enfants. Et souvent c'est l'enfant qui l'encourage, "maman s'il te plait, maman s'il te plait". C'est important pour eux. Pour nous aussi, c'est un plaisir mais ça nous prend du temps, parfois la journée ou la demi-journée. On n'est pas obligées de le faire mais on le fait pour les enfants."

Souad : "Les femmes voilées, on nous aime bien quand on doit voter, faire le couscous ou les gâteaux..."

"Les femmes voilées, on nous aime bien quand on doit voter, faire le couscous ou les gateaux...."
"Les femmes voilées, on nous aime bien quand on doit voter, faire le couscous ou les gateaux...." © Radio France / Ouafia Kheniche

Souad, 48 ans, a quatre enfants. La plus grande a 26 ans, la plus jeune a 12 ans. Elle vit à Argenteuil. 

"J'ai fait récemment une formation de deux jours sur la laïcité. C'était intéressant. J'ai mieux compris certaines choses. Et je sais que l'élu RN ne respecte pas les valeurs de la France : Liberté, égalité, fraternité... Cette femme voilée a le droit d'entrer dans une institution. Les politiciens mettent la peur dans la tête des gens. C'est l'islam qui est visé. 

Les femmes voilées, on nous aime bien quand on doit voter, faire le couscous ou les gâteaux... Ils parlent de voter une loi, d'interdire les mamans voilées en sortie... Ils prennent le risque de nous priver de cette liberté. On ne peut pas être une femme comme on le veut. Ces hommes veulent décider pour moi. S'il passe une loi comme ça, on va bloquer les écoles, on va manifester et les professeurs nous soutiendront.

La vidéo m'a choquée. Je l'ai envoyée à plusieurs de mes amis. J’en ai parlé avec ma nièce, ma fille. Cet enfant va se sentir humilié, rabaissé devant ses autres camarades, ça va le marquer à vie. Ça l'a frappé ce petit bonhomme, et sa mère aussi. Ça aurait pu être n'importe laquelle d'entre nous. Ça nous a touché, comme un poignard dans le cœur. 

J'ai toujours accompagné mes enfants. On était sollicités par les maîtres et maîtresses. Même quand je travaillais, que je n'avais pas beaucoup de temps, j'y allais quand même. On en a fait des sorties dans des institutions : à l'Assemblée nationale, on a été bien reçues. À Argenteuil, les choses se passent bien. On souffre surtout de ce qui est dit sur nous dans les médias. C'est une frustration de les entendre parler des femmes voilées. J'ai couru pour venir vous parler, je n'ai même pas fini ma vaisselle. Parler, ça me tenait à cœur. Le problème de l'école, c'est pas les femmes voilées, c'est les effectifs".

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