Deux mères de famille racontent l'atmosphère qui règne, selon elles, au club de patinage des Français Volants, dont l'un des membres historiques, Gilles Beyer, est accusé de viol. Leur témoignage révèle la mainmise de l'encadrement sur des parents qui disent vouloir préserver les rêves de carrière de leurs enfants.

Deux mères décrivent un environnement hyper-sexualisé où vie privée, vie sexuelle et professionnelle ne font pratiquement qu'un.
Deux mères décrivent un environnement hyper-sexualisé où vie privée, vie sexuelle et professionnelle ne font pratiquement qu'un. © Getty / Karla Caballero

Elle prévient d'entrée : "Avant toute chose, j'aimerais vous dire que je ne parlerai à aucun micro, et que je veux que mes propos soient rapportés de telle sorte que personne ne puisse me reconnaître". Cette mère de famille, dont la fille est en section sportive au club des Français Volants dit vouloir préserver son enfant. 

Assise près d'elle, l'autre maman semble plus hésitante. Parler, oui, il le faudrait. Mais comment être sûre qu'on ne sera pas seule ? "Chacun voudrait que ce soit l'autre qui brise le silence", explique-t-elle. Trop peur que les efforts de leurs enfants soient anéantis, que leur rêve fonde comme glace au soleil.

Pourtant, elles ont des choses à dire, ces deux mères dont les filles sont inscrites au célèbre club de patinage artistique de la capitale. Des choses à mille lieues des paillettes et douces chorégraphies de la discipline. Elles font état de pressions sur leurs enfants, surtout depuis que le journal sportif L'Equipe a fait sa Une sur les violences sexuelles dans le sport, notamment dans le patinage, relayant le témoignage de la championne Sarah Abitbol, qui accuse l'ex-entraîneur Gilles Beyer de viols dans les années 1990 : "Ils leur ont dit de ne rien dire, de ne pas en parler". 

Une attitude qui semble surtout viser les élèves en section sportive, ceux amenés à avoir un niveau de compétition : "En loisirs, les enfants passent une à deux heures par semaine avec les entraîneurs, et les parents sont là."

"On se croirait dans un film porno"

Mais l'appel au silence ne semble pas dater des révélations dans la presse. Pour ces mères de famille, aucun doute, les membres de l'encadrement des Français Volants savaient quels étaient les agissements de Gilles Beyer. Et leur récit amène à se demander s'il y a eu d'autres victimes. 

Toutes deux décrivent une caste, un milieu très fermé, où vies privées, sexuelles et professionnelles ne font pratiquement qu'un. Où tout se sait, mais tout le monde se tait. "On se croirait dans un film porno", souligne l'une. Des messages que France Inter a pu consulter laissent effectivement peu de doute quant à l'atmosphère hyper-sexualisée qui règne dans ce petit cercle. Il y est question de "chaudasse", "salope" et autres qualificatifs visant des mères de patineuses, voire les jeunes patineuses elles-mêmes. Certains textos sans ambiguïté, signés Gilles Beyer, datent d'il y a seulement quelques mois.

Les deux mères rencontrées par France Inter disent vouloir que les Français Volants soient "repris en main par des gens sérieux". Mais jugent impossible de monter au créneau pour faire tomber le système qu'elles dénoncent. "Je vais lui dire quoi, à ma gamine", se justifie l'une d'elles. "Ta passion, tu ne la vis plus ?"

Impossible, selon elles, de changer les enfants de club : "La réputation des familles les précèdent. Quand on parle du milieu, on doit quitter le milieu, tout le monde se connaît, entraîneurs, juges,…" Selon ces mamans, une parole trop libre signifierait un coup d'arrêt aux sélections pour les compétitions. 

"Pas de contre-pouvoir"

Aujourd'hui, ces deux mères de famille mettent en avant un défaut de formation des entraîneurs, le silence imposé aux nouveaux-venus, s'ils souhaitent obtenir puis garder un poste. Elles regrettent également l'absence d'interlocuteur : "A l'école, quand vous avez un problème, vous avez toujours quelqu'un à qui en référer. Pas ici, il n'y pas de contre-pouvoir". 

Elles disent ne placer que peu d'espoir en la démission, le 8 février, du président de la Fédération française des Sports de glace, Didier Gailhaguet. Et rappellent que Gilles Beyer avait fait l'objet d'une enquête administrative, qui avait conduit le ministère des Sports à mettre fin à ses fonctions de cadre d'Etat, en 2001. Cela ne l'a pas empêché de poursuivre sa carrière aux Français Volants. Et de partir régulièrement en stage avec les jeunes patineurs. 

Le ministère des Sports actuel a diligenté, mi-janvier, une nouvelle enquête administrative qui concerne, cette fois-ci, tout le club. Pour le bien des enfants. Malgré le silence des parents.

MISE A JOUR [le 16 février]  : à la suite de la diffusion de cet article, le club des Français Volants a publié un communiqué, dans lequel la Commission sportive de Patinage Artistique, Danse sur Glace, Ballet du Club, responsable du patinage artistique, affirme "se préoccuper en priorité des personnes qui ont pu être destinataires de SMS déplacés, voire intolérables" et "se mobiliser pour proposer l’écoute qui s’impose, en orientant vers les numéros dédiés mis à disposition par la Ville et le Ministère des Sports". La même Commission ajoute "contester avec la plus grande vigueur la description qui est faite dans cet article" tout en expliquant avoir, "dans un souci de responsabilité collective", "décidé de se dessaisir provisoirement de ses prérogatives et de les confier au Bureau du Club jusqu’à ce que toute la lumière soit faite sur ces accusations". 

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