Dans l'ombre de son mari, l'ancien Premier ministre François Fillon, Penelope Fillon n'échappera pas, cette fois, aux regards. À 64 ans, cette femme discrète comparaît devant le tribunal correctionnel de Paris. Elle devra notamment convaincre les juges de la réalité de son travail de collaboratrice parlementaire.

Au total, les juges d'instruction ont estimé que Penelope Filllon avait touché plus d'un million d'euros d'argent public entre 1998 et 2013
Au total, les juges d'instruction ont estimé que Penelope Filllon avait touché plus d'un million d'euros d'argent public entre 1998 et 2013 © Maxppp / EPA/Newscom/Ian LANGSDON

C'était il y a trois ans : en pleine campagne pour l'élection présidentielle, les soupçons d'emplois fictifs de Penelope Fillon entraînaient la déroute de son époux François Fillon, arrivé troisième d'un scrutin dont il était, avant l'affaire, le favori. L'ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy a depuis complètement abandonné la vie politique. Le couple Fillon va pourtant revenir en pleine lumière : leur procès s'ouvre lundi après-midi devant le tribunal correctionnel de Paris. Également jugé, l'ancien suppléant de François Fillon au siège de député de la Sarthe, Marc Joulaud. Tous trois sont notamment poursuivis pour détournement de fonds publics et complicité de ces faits.

Au total, les juges d'instruction ont estimé que Penelope Filllon avait touché plus d'un million d'euros d'argent public entre 1998 et 2013, potentiellement, donc, pour des emplois fictifs de collaboratrice parlementaire de son mari, puis de Marc Joulaud. Les Fillon sont également poursuivis pour recel et complicité d'abus de biens sociaux, pour l'emploi de conseiller littéraire obtenu par Penelope Fillon à la Revue des deux mondes de leur ami Marc Ladreit de Lacharrière, entre 2012 et 2013, et pour lequel elle a touché 135 000 euros.

Contrairement à son mari, Penelope Fillon n'a jamais donné d'interview pour se défendre. Épaulée par les avocats Pierre Cornut-Gentille et Pauline Lambouroud, elle se prépare à vivre une véritable épreuve à la barre du tribunal. Pour autant, ceux qui la connaissent parlent d'elle comme d'une femme solide, bien plus forte qu'il n'y paraît.

Un premier contrat signé en 1981

Née Penelope Clark, d'origine anglo-galloise, cette fille d'un avocat a elle-même fait des études de droit en Angleterre, diplômée en notariat et "sollicitor", des professions qu'elle n'a jamais exercées. C'est au cours d'une année d'étude au Mans, en 1975, qu'elle rencontre François Fillon, également étudiant. Un an après leur mariage, en 1980, leur collaboration commence : François Fillon vient d'être élu député de la Sarthe. Penelope Fillon signe son premier contrat d'assistante parlementaire, pour une mission ponctuelle : travailler sur "l'aménagement du bocage sabolien", pour la somme de 30 000 francs. À partir de 1986, la collaboration devient permanente. En perquisitionnant à l'Assemblée nationale, les enquêteurs ont trouvé ce mot manuscrit, à propos du CDI signé en 86 : "Le contrat conclu entre François Fillon et son épouse a pour but d'utiliser son crédit collaborateur, j'ai vérifié, OK pour 10 000 (francs)".

Devant les enquêteurs, Penelope Fillon a d'abord déclaré avoir travaillé aux côtés de son mari à partir de 1998. Avant de reconnaître, écrivent les juges, qu'"elle avait complètement oublié ce qu'elle avait fait" dans la période 1981-1998. Au final, les faits antérieurs à 1998 sont prescrits, mais les juges y voient les prémices d'un système qui va durer jusqu'en 2013, à l'exception des cinq années passées par François Fillon à Matignon, entre 2007 et 2012. Même la naissance de ses cinq enfants, entre 1982 et 2001, n'occasionne aucun congé maternité. Les juges soupçonnent des emplois fictifs, ayant pour objet d'utiliser jusqu'au dernier centime les crédits collaborateurs du député Fillon.

Était-il le seul dans ce cas? De fait, avant que la loi de 2017 ne l'interdise, de nombreux députés employaient des membres de leur famille. Sous le quinquennat 2012-2017, c'était le cas de 103 députés. C'est l'un des arguments de la défense du couple Fillon : tout cela était parfaitement autorisé et légal... si Penelope a réellement travaillé. Et c'est ce qu'elle devra démontrer. Elle a commencé à le faire, pendant l'instruction. Certes, elle n'avait pas de bureau, mais elle relisait et corrigeait les discours de son mari, lui faisait des revues de presse locale, l'accompagnait sur le terrain. Triait le courrier reçu à leur manoir de Beaucé, recevait en personne les visiteurs qui se présentaient à l'improviste pour voir le député. "Si j'étais là, je les recevais. Quelquefois, c'était des personnes qui voulaient une écoute pour parler d'un problème pénible, et si mon mari pouvait faire quelque chose" dit elle aux enquêteurs.

Elle était "les yeux et les oreilles" de François Fillon dans la Sarthe

S'il y a peu de traces écrites de ce travail, c'est parce que les notes, manuscrites, n'ont pas été gardées, leur collaboration était essentiellement orale, faite d'échanges au quotidien, a expliqué le couple Fillon. Une expression revient en boucle dans la bouche des témoins entendus en faveur du couple Fillon : dans la Sarthe, elle était "les yeux et les oreilles" de son mari, pris par ses activités de député. Sa défense a fourni des éléments sur sa participation à la vie locale, des visites de malades à l'hôpital, une soirée dans une maison de retraite... Avec la secrétaire de son mari, elle s'occupe de leur agenda mondain, intervient pour une amie qui a besoin de l'aide du député pour faire admettre son enfant dans un bon lycée parisien, ou pour un curé qui a des problèmes fonciers.

À Sablé, on la connait surtout pour sa discrétion, son amour des roses et des chevaux. Pratiquement personne ne sait qu'elle est la collaboratrice parlementaire de son mari. On ne la voit que peu dans les articles de la presse locale. C'est parce qu'elle préfère se mettre au fond de la salle, pour écouter ce qui se dit, expliquent les Fillon. La discrétion, encore et toujours. Alors, cela mérite-t-il salaire ? Pour les juges, Penelope Fillon a endossé "de manière assez traditionnelle" le rôle social de l'épouse d'un homme politique de premier plan, ce qui ne saurait justifier une rémunération, surtout sur fonds publics. Ses avocats feront valoir qu'elle était bien plus qu'une simple épouse. Et que ce n'est pas parce que d'autres femmes assurent ce rôle bénévolement, qu'on peut lui reprocher de l'avoir fait contre un salaire.

"Je n'ai jamais été son assistante, ou quoi que ce soit de ce genre."

Penelope Fillon devra, aussi, s'expliquer sur ses déclarations. Notamment cette fameuse interview donnée en 2007 au Sunday Telegraph et exhumée par Envoyé Spécial (France 2) le 2 février 2017. Penelope Fillon y déplore que ses enfants ne l'aient jamais vraiment vue autrement que comme une mère, elle qui est diplômée en droit. Elle explique qu'elle vient de reprendre des études de littérature anglaise, et que sans la naissance de son dernier enfant en 2001, elle aurait cherché du travail... Interrogée par la journaliste sur son rôle auprès de son mari, qui vient d'être nommé Premier ministre, Penelope Fillon explique l'avoir soutenu lors de ses campagnes, distribuant des prospectus, assistant à ses meetings. Mais, dit-elle dans un rire, "je n'ai jamais été son assistante, ou quoi que ce soit de ce genre". En version originale, "I've never been actually his assistant or anything like that".

Comment contourner une telle déclaration, qui ressemble à un aveu ? En plaidant la discrétion, encore et toujours : c'est pour ne pas se mettre en avant qu'elle ne se présentait pas comme la collaboratrice de son mari, expliquera-t-elle. Une réserve naturelle qu'elle devra combattre pour s'expliquer à la barre, et convaincre le tribunal.

Penelope Fillon est jugée pour complicité et recel de détournements de fonds publics. Elle est également poursuivie pour complicité d'abus de bien social, pour son emploi de conseillère littéraire à la Revue des deux mondes, des délits punis d'un maximum de 10 ans d'emprisonnement. Le procès est prévu jusqu'au 11 mars.

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