Avec 1 200 signalements de pénurie de médicaments en 2019, et sans doute le double pour l'année 2020, la France subit un phénomène qui s'étend et pénalise quantité de patients. L'association de consommateurs UFC-Que Choisir voudrait qu'on oblige les laboratoires à prévoir des stocks de réserve suffisants.

Pourquoi les pharmacies connaissent-elles une pénurie de médicaments de base ?
Pourquoi les pharmacies connaissent-elles une pénurie de médicaments de base ? © Radio France / Lucie THUILLET

Sans rapport avec la question du Covid et les problèmes de ruptures de stocks constatés au printemps dernier sur certains produits d'anesthésie-réanimation, comme le curare, l’UFC-Que choisir tire la sonnette d’alarme, ce lundi, sur la question de la pénurie de médicaments, en France, et plus largement en Europe. Car le phénomène s'étend de façon inquiétante. Le nombre de tensions et de ruptures signalées par l’Agence du Médicament a en effet triplé depuis 5 ans, et ce n’est pas fini ! L’année 2020 devrait pulvériser les chiffres de 2019.

En effet, de 405 pénuries de médicaments signalées en France en 2016, on est passé à 1 200 en 2019, et pour 2020, on devrait atteindre 2 400 signalements. La plupart du temps, il ne s'agit pas de médicaments de confort, mais de médicaments d'intérêt thérapeutique majeur, d'ailleurs remboursés à 65%. Il s'agit d'antibiotiques, d'anticancéreux, d'anti Parkinson ou d'anti-épileptiques. Des médicaments vitaux pour certains, et pas forcément très substituables. Dans 18% des cas, relève l'UFC-Que Choisir, il n'y a pas d'alternative. Et quand il y en a, le patient a parfois du mal à s'y adapter.

Des médicaments peu coûteux et une chaîne de production très délocalisée

Le point commun de ces médicaments, c'est qu'ils sont anciens, plus de 20 ans pour la plupart, fabriqués en flux tendus et pour l’essentiel de la chaîne, à l’étranger, avec quantité de sous-traitants. Les étapes de production sont très fragmentées et c'est bien le problème: "Il suffit qu'un maillon de cette chaîne fasse défaut, pour que toute la chaîne soit paralysée" constate Mathieu Escot, directeur des études à l'UFC. 

Surtout, ces médicaments ne coûtent pas cher : les trois quarts sont vendus moins de 25 euros (et même un quart d'entre eux sont vendus moins de 4 euros) et pour Mathieu Escot, c’est justement parce qu’ils sont peu rentables que l’industrie pharmaceutique ne fait pas beaucoup d’efforts : 

"Quand elle veut éviter les pénuries, quand elle veut une chaîne solide, pour être capable de faire face à une brusque augmentation de la demande mondiale par exemple, l'industrie sait faire. Ça se voit notamment pour tous les médicaments chers, les médicaments récents"

Peu de volonté de la part des industriels, donc, d'après l'association, qui regrette aujourd’hui que les pouvoirs publics ne soient pas assez contraignants vis a vis de l’industrie pour empêcher ces tensions. "Il n'y a pas de grande volonté politique sur ce sujet, déplore Mathieu Escot, les politiques réagissent quand il y a une crise et une pénurie trop pénalisante pour les patients français, mais il n'y a pas grand chose en terme de prévention de ce risque".  Peu de sanctions prévues ou appliquées, et pas assez d'obligations.

Des ruptures en officine supérieures à 8 mois

L'UFC réclame donc aujourd'hui plusieurs choses : des sanctions pour les laboratoires négligents dans l'approvisionnement français, et le développement d'une production publique de médicaments pour fabriquer ceux qui sont délaissés par les laboratoires. Mais aussi et surtout l'obligation pour l'industrie pharmaceutique de constituer des stocks conséquents qui permettraient de faire face en cas de rupture de la chaîne de production durant plusieurs mois. En effet, "et c'est l'ordre des pharmaciens qui nous l'a indiqué, précise Mathieu Escot, "les ruptures durent pour la moitié d'entre elles en officine plus de huit mois !"

L'an dernier déjà, lors de l'examen du projet de loi de financement de la Sécurité Sociale au Parlement, le sujet avait été évoqué et un premier amendement sur la constitution d'un stock de réserve de plusieurs mois avait été voté. Mais le décret qui devait concrétiser la mesure n'est toujours pas sorti, et dans la version la plus récente du projet de décret, la mesure aurait été, nous dit Mathieu Escot, très édulcorée, avec un stock imposé plus proche d'un mois que de huit. D'où l'insistance de l'association de consommateurs, qui compte remettre le sujet sur la table à l'occasion de l'examen du PLFSS 2021 cette semaine au Sénat. Elle défend un nouvel amendement en ce sens, mais cette fois-ci, plus ambitieux, et à la hauteur des ruptures constatées en officine.