Biographie

Album "Round the bend" sortie 26 aout 2013

Tout a commencé à Paris il y a environ sept ans…

J’ai traîné mon piano électrique Wurlitzer en haut de l’escalier étroit d’une des plus vieilles maisons du Marais. Sur l’invitation d’un ami, un hippie anglais maigrichon, je me suis rendu à un authentique salon artistique, où, comme dans les livres, un groupe de gens particulièrement intéressants était rassemblé dans un cadre intime, pour goûter aux joies de la poésie, de la musique et du fromage. Accueilli chaleureusement et un verre en plastique rempli de vin à la main, j’ai écouté un poète médiocre de Rennes. Un peu plus tard, j’ai accompagné mon ami anglais avec mon piano Wurlitzer. Des applaudissements ont suivi, ainsi que plus de fromage, toujours du fromage. Une fille m’a demandé si je voulais bien jouer encore un petit quelque chose.

Depuis que j’habitais cette nouvelle ville, j’avais composé un tas de mélodies dont je ne savais que faire. Elles ressemblaient davantage à des petites histoires qu’à des chansons. Finalement, je ne me suis pas fait prier et j’ai promis à la fille que j’allais faire de mon mieux. Je me suis alors enfermé dans la chambre d’amis pour noter quelques bribes de texte qui m’étaient venues à l’esprit en venant.

Un peu plus tard, après avoir plaqué les premiers accords en tremblant, les mots ont jailli comme une cascade. Tout le monde a écouté et suivi attentivement l’histoire, riant aux bons moments et versant une larme pendant les plus tristes. Ayant déjà tourné pendant des années en tant que batteur-chanteur du groupe Das Pop, je n’étais pas véritablement impressionné par le public, même en nombre. Mais là, c’était différent. Seul derrière mon minuscule Wurlitzer, j’avais la sensation de marcher sur un fil au-dessus d’un monde aux détails exacerbés. L’expérience a été si directe et intime qu’elle en est devenue terrifiante. Et par conséquent, irrésistible.

Et la vie s’est écoulée, à toute vitesse. Avec le groupe, les concerts sont devenus plus imposants. On a passé un an et demi à Londres et c’était la fête permanente. Mais à chaque fois que je revenais à Paris et que je recommençais à me balader, ces chansons spéciales continuaient à bouillonner dans ma tête.

Etaient-elles des résidus de Das Pop ? Non. Et assurément pas non plus mes meilleures chansons, que je mets de côté pour un jour pluvieux. De par leur origine, elles étaient différentes et ne semblaient pas coller à l’univers familier du groupe. Leur contenu était plus dense, même si elles étaient moins finement ciselées. Je ne pouvais pas les imaginer emballées dans du papier pop multicolore. Elles semblaient plus délicates… Elles ne parlaient pas de cet amour évoqué dans “Can’t Buy Me Love”, “Like A Virgin” ou, pourquoi pas, “Never Get Enough”. Ces chansons parlaient des poulets en plastique abandonnés dans l’herbe après une fête (“Flowers And Balloons”), d’une photo jaunie (“First Boy From The Right”) ou de ce remords doux-amer qui vous envahit après une longue nuit passée dehors (“Friendly With The Fleas”).

Parce qu’elles étaient à ce point nouvelles et avant-gardistes, j’ai joué ces chansons en public le plus souvent possible. Dans les petits bars et les arrière-boutiques, je tentais de m’en sortir en jouant sur des pianos à moitié accordés.

Je suis passé à la vitesse supérieure lorsque deux ans plus tard, le Silencio a ouvert à Paris. On m’a alors proposé d’organiser une soirée mensuelle avec des films et des amis musiciens venus du monde entier. En lever de rideau, je jouais mes chansons secrètes. C’est là, entre rideaux violets et poutres dorées, que les choses se sont mises en place. Les soirées ont bien marché. Elles ressemblaient à ces cabinets de curiosités dans lesquels on trouve des masques d’oiseaux, des orgues Hammond, des films d’horreur et des portraitistes d’auras. Mais le plus important pour moi est que je m’épanouissais derrière le piano, et mon stock de chansons inachevées et de petites histoires prenaient forme.

Au printemps 2012, dans un petit festival d’Amsterdam Nord, j’ai joué la fin de “Why I’m Leaving” avec le musicien hollandais Anne Soldaat. Plus tard, j’ai chanté un titre qui lui rappelait le travail de son producteur Jason Falkner. Ç’a fait tilt. Je suivais le travail de Falkner depuis qu’il avait arrangé des cordes sur les albums du groupe Soulwax, à la fin des années 90. J’admire vraiment ce qu’il a fait avec Jellyfish, Air, Paul McCartney ou Daniel Johnston. Il est mon point de repère quand tout va de travers. Ses chansons effrontées aux mélodies élaborées sont très chères à mon cœur. C’est un peu mon héros.

Quelques semaines après, j’ai reçu un e-mail de Los Angeles. Sans me le dire, Soldaat avait envoyé un enregistrement que je lui avais donné, et Jason écrivait pour me dire qu’il aimait réellement la chanson. Il demandait aussi s’il en existait d’autres du même tonneau. Si c’était le cas, il disait que ce serait une bonne idée de les enregistrer, ensemble, et d’en faire un album. On a aussitôt échafaudé un plan. Deux mois plus tard, sans qu’on se soit jamais parlés au téléphone, j’étais devant sa porte à l’angle d’Hollywood Boulevard et Orange Street. Après avoir attendu dans la brise chaude du soir, Jason m’a emmené dans sa Mercedes argentée des années 1970. Il m’a montré la ville et on a plongé dans la nuit d’Hollywood, son domaine, en parlant et en riant.

On s’est enfermés dans son petit studio durant trois semaines et on a enregistré l’album à la vitesse de la lumière. Faire de la musique avec Jason Falkner revient à se promener dans les bois avec Sir David Attenborough : c’est une expérience à la fois simple, éblouissante et stimulante.

Il m’a démontré qu’il n’y avait rien de mal à mettre en exergue son propre sens mélodique et que rester mesuré en toutes circonstances n’était pas une bonne idée. Que dévaler une autoroute à fond, en vélo, au milieu de la nuit, pouvait donner de l’adrénaline comme rien d’autre au monde. En février 2013, à cause du décalage horaire, je me suis réveillé presque chaque matin avec un e-mail de Jason qui m’envoyait un nouveau mixage. Au début, j’ai eu quelques doutes, puis je me suis immergé dans la richesse du son. C’était le résultat : mon album !

Aujourd’hui, alors que je travaille encore sur le tracklisting idéal, il m’arrive de repenser à tout ça. Au Wurlitzer dans l’escalier. A cette chanson que j’ai chantée en vitesse sur mon répondeur, rue Richelieu (“Shadow Of A Man”). A ce sac à sandwich rempli d’ice tea à l’angle de Tamarind et Sunset.

J’entends également ce qui a rendu l’album cohérent. Cette nostalgie douce-amère de l’inconnu. Une soif de l’instant, une envie de rentrer à la maison, de partir sur la route, de découvrir tout ce qui m’attend au tournant.

Bent Van Looy