Biographie

Héritier spirituel de Caetano Veloso, Rodrigo Amarante décline la saudade brésilienne en folk onirique. Un trésor. Rencontre, critique et écoute.

“L’étranger”, c’était lui. Le môme que personne ne connaissait, le nouveau dans le fond de la classe. Jusqu’à l’âge de 19 ans, Rodrigo Amarante n’a jamais habité plus de trois ans dans la même ville. Son père courait derrière une carrière d’entrepreneur commercial de São Paulo à Fortaleza, et le petit Rodrigo fit le tour du Brésil en lui tenant la main. “Nul ne guérit de son enfance ”, écrivait le poète, et aujourd’hui sa musique ressemble d’ailleurs à une thérapie.

A chaque fois que je quitte un endroit où j’ai habité, j’y laisse une part de moi-même. Ça crée comme un double de ma personne, dans un sens classico-romantique, et je peux me voir en lui comme dans un miroir. ” A 37 ans, Amarante se sent encore l’étranger de cette Californie qu’il habite pourtant depuis cinq ans. Sa bonne bouille de hipster, avec sa barbe touffue et sa chemise à carreaux boutonnée jusqu’en haut, devrait pourtant se fondre dans la foule des boulevards de Los Angeles. Lorsqu’on lui pose la question des racines, il se revendique fier Carioca, mais précise immédiatement que ce qu’il préfère, c’est encore voyager.

Saudade brésilienne

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Les horizons défilant devant ses pupilles exaltent sa saudade, cette nostalgie qui imprègne ensuite puissamment ses chansons. “La saudade est la présence de l’absence. Nous, les Brésiliens, nous sommes les seuls lusophones à utiliser ce mot comme un nom, pas comme un verbe ou un adjectif. La saudade est incarnée et concrète, c’est une partie de notre identité. Nos artistes s’en sont servis pour composer des milliers de bossas, mais on peut en faire ce que l’on veut. C’est d’abord un sentiment que tu nourris, que tu cultives en toi.

Aujourd’hui encore au Brésil, il suffit d’imprimer le nom de Los Hermanos sur une affiche de concert pour ameuter plusieurs milliers de fans. Le groupe où se distinguait Rodrigo s’est pourtant séparé en 2007, après huit ans de succès, près de mille concerts et quatre disques d’or et de platine. “On avait pris l’engagement les uns envers les autres de ne jouer que pour le plaisir, ou par nécessité d’exprimer ce qu’on avait à dire. Quand on a commencé à jouer pour pouvoir se payer des voitures ou des piscines, on s’est arrêté instantanément.

Amarante a ensuite trouvé de nouveaux élans artistiques au sein de l’Orquestra Imperial, collectif à géométrie variable fondé avec Moreno Veloso (le fils de) et l’actrice Thalma de Freitas, parmi beaucoup d’autres. A Los Angeles, plus tard, il a aussi enregistré un disque brillant sous le nom de Little Joy, avec la chanteuse Binki Shapiro et le batteur des Strokes, Fabrizio Moretti : “Little Joy, au départ, c’était juste quelques potes faisant des bœufs dans le fond du jardin. C’est devenu un groupe presque par hasard, mais aucun de nous trois ne trouve jamais un instant pour envisager une suite. Ça viendra un jour, j’en suis sûr. Fab a deux cent cinquante chansons sous la main, nous n’aurons qu’à piocher dedans.

Un album entre langueur folk et spleen onirique

En France, on l’a découvert solitaire sur une reprise de La Non-Demande en mariage extraite de l’excellente compilation Brassens, échos d’aujourd’hui. Puis son premier album solo, enfin distribué en Europe depuis janvier, a confirmé un talent rare. Outre la pop tubesque de Hourglass et la samba de Maná, le reste de l’album n’est que langueur folk et spleen onirique. Cavalo peut se résumer à un recueil de photos d’intérieurs, des éphémérides d’émotions intimes sublimées en poésie et en arpèges.

Juste avant sa sortie au Brésil, le barde brésilien glissa une copie de son disque dans une enveloppe, avec une longue lettre pour expliquer ses inspirations pour ces onze nouvelles chansons. Sur l’enveloppe, il écrivit le nom et l’adresse de Caetano Veloso.

Je voulais faire les choses bien, car c’est mon ami et peut-être aussi le plus grand de mes héros. C’est un grand intellectuel, très cultivé, un esprit généreux et admirable. Je voulais qu’il écoute mon disque, et bien sûr j’attendais qu’il remarque la chanson Irene qui fait écho à la sienne. C’est un titre des années 60 qu’il a écrit pendant son exil forcé à Londres, à cause de la dictature militaire. Il chante : ‘Je ne suis pas d’ici, je ne possède rien/Tout ce que je veux, c’est entendre le rire d’Irene’. Irene est sa jeune sœur, et en écoutant cette chanson quand j’étais plus jeune, j’imaginais ce rire. J’imaginais Caetano, perdu dans la grisaille londonienne, déguster ce rire dans lequel il y avait tous les plaisirs de la vie au Brésil : le soleil sucré, le parfum de l’air… Ce rire était sa saudade. La mienne est différente, même si ma chanson porte le même nom. C’est le prénom d’une femme que je n’arrive pas à oublier. Son visage me hante pendant les nuits sans lune. ” par David Commeillas photo : Wikipedia