55 ans après leur premier disque, The Who, mythique groupe de rock, est de retour avec un nouveau disque à l'intitulé plus que sobre : "Who". Entretien avec son guitariste Pete Townshend, figure historique de la musique britannique.

55 ans après leur premier album, The Who sont de retour avec un nouveau disque intitulé sobrement "Who". Pete Townshend se raconte à notre micro
55 ans après leur premier album, The Who sont de retour avec un nouveau disque intitulé sobrement "Who". Pete Townshend se raconte à notre micro © AFP / Rick Diamond / Getty images north America

FRANCE INTER : Pourquoi un nouvel album de The Who en 2019 ?

PETE TOWNSHEND : "J’ai commencé à penser à ce disque vers 2015, 2016. Nous avions joué au Desert Trip festival en Californie, qu'on appelle 'Oldchella' [en référence à l'âge de ses participants], et c’est là que je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à tourner avec les Who en jouant les vieux morceaux. Je voulais faire des choses nouvelles. J’avais composé plein de choses pour mon projet solo 'Age of anxiety', beaucoup de choses expérimentales. En tant qu’artiste solo, en tant que technicien de studio et en tant qu’écrivain, j’étais très heureux. Je ne suis pas malheureux de ne pas jouer sur scène, je m’en fiche un peu. J’ai donc décidé d’écrire un album qui ne tenterait pas d’être un nouvel album des Who et j’ai écrit des chansons pour Roger.

Le premier titre que j’ai écrit c’est Detour. J’ai écrit ça car le groupe dans lequel je jouais à 15 ans et demi s’appelait The Detours. C’est une ode au passé mais c’est aussi un titre sur les filles dans l’industrie du disque. 

"Les femmes n’ont jamais été bien considérées comme musiciennes. On les a beaucoup cantonnées dans un rôle de chanteuses. Ça commence à changer". 

Taylor Swift est un bon exemple et Billy Ellish est prise très au sérieux en ce moment. Ce qui est triste c’est que son frère écrit toute la musique dans l’ombre, un peu comme Dido. Bref c’est une chanson sur le besoin de l’industrie musicale de changer de direction. Prendre un détour, faire un pas de côté, que ce soit à droite ou à gauche. Instaurer un nouveau climat. Une façon de se demander ce qui nous a conduits à dire aux femmes : 'Avec moi, tu es en sécurité'. Non pas 'Tu es en sécurité', personne ne peut dire ça mais : 'Tu es en sécurité AVEC moi !'. J’ai moi-même dit ça de nombreuses fois à des femmes artistes, productrices. 

La chanson parle de ce besoin de changement. Même si je ne crois pas que le monde de la musique soit aussi mauvais qu‘Hollywood. Ce n’est pas une conséquence directe à l’affaire Weinstein, d’autant que ma fille a travaillé sur la musique de gros films et que c’est Weinstein qui lui a trouvé son premier job." 

"Weinstein, c’était un ami personnel. Je ne peux pas le condamner pour ce dont on l’accuse". 

"Je ne connais pas bien l’affaire. Tout ce que je peux dire c’est que mon expérience avec Harvey Weinstein était ok. Mais bon,  mon expérience avec Donald Trump a aussi été ok ! Je l’ai rencontré à un concert pour le 11 septembre où il était venu avec Bill Clinton. Il était charmant. Voilà, les temps changent !"  

Sur le premier titre vous faites chanter à Roger Daltrey : "On s’est jamais vraiment bien entendus". Vous parlez de vous et Roger dans cette chanson ? 

"Cette chanson a plusieurs significations. Roger avait un problème avec cette phrase. Et je lui ai dit : 'Écoute, ça parle de toi t’adressant au public ou à d’autres musiciens, ou toi et moi devant le monde extérieur. Ce n’est pas une simple conversation entre nous deux'. Ce qui est paradoxal, c’est que les gens pensent que ce disque sonne comme un disque des Who. Je ne sais pas à quoi ils font référence ! Ce que je sais, c’est que depuis que Keith Moon (batteur) et John Entwistle (bassiste) sont morts, notre alchimie magique manque terriblement dans les enregistrements des Who. Et elle ne reviendra jamais. Donc je ne comprends pas ce que veulent dire les gens. Lorsque j’écris 'On ne s’entend pas', ça veut dire 'On n’attend pas la même chose de la musique et on n’aime pas forcément les mêmes choses'. Moi je n’aime pas la plupart des chansons des Who que les gens aiment le plus, par exemple. 

"Je ne crois pas que Roger et moi ayons des goûts en commun, en musique, en politique, et même en croyances personnelles. Par contre en tant qu’artistes, on a le même engagement extrême". 

Mon rôle a toujours été d’écrire des chansons pour Roger. Et s’il ne voulait pas les chanter alors je les chantais. Je n’écrivais pas pour moi, pas pour les vieux fans des Who, ou les nouveaux. Pas pour se confronter à Oasis, ou The 1975, mais juste écrire des chansons pour Roger et espérer qu’il se reconnaisse dans ces titres. Ce qui n’a pas été le cas au début. Il a trouvé ça très difficile. Il était suspicieux, mal à l’aise, et il n’avait pas aimé le chantage que je lui avais fait puisque je lui avais dit que je ne tournerai plus avec lui si on ne faisait pas de nouveau disque. Moi je lui dis : 'Je m’en fous si c’est un flop, je veux faire un nouveau disque !". Et puis, il a commencé à m’envoyer des voix au début de cette année. Du coup, on a fait l’album très vite car il ne m’a envoyé des voix que vers février et mars. Dès qu’il m’envoyait des parties de voix, elles étaient fantastiques. J’étais heureux qu’il puisse s’immerger dans ces titres et chanter si bien."

"Je veux juste écrire des chansons pour Roger Daltrey et espérer qu’il se reconnaisse dans ces titres"
"Je veux juste écrire des chansons pour Roger Daltrey et espérer qu’il se reconnaisse dans ces titres" © Getty / Redferns / Tabatha Fireman

Y-a–t-il une chanson dont vous êtes particulièrement fier sur ce disque ? 

"J’ai été agréablement surpris par le titre Street song parce que ça commence par un bidouillage électronique un peu improvisé et je ne pensais pas que Roger chanterait cette chanson. Il n’y avait que quelques mots. Elle est inspirée par l’incendie des tours Grenfell à Londres (qui a causé la mort de 79 personnes le 14 juin 2017, NDLR). Ce qui m’a le plus frappé suite à cet événement, c’est l’entraide et la solidarité des gens de la rue après le drame. Comme avec le rock, le hip-hop ou le punk, l’espoir vient de la rue. J’aime ce titre pour ça. Quelques personnes me disent qu’elle sonne comme U2. Non ! U2 sonne comme The Who, parfois ! (rires)" 

Vous évoquez votre traumatisme lorsque vous étiez enfant dans un titre sur ce disque. Est-ce que le rock a été un refuge pour vous ? 

"J’ai eu une enfance morcelée. Jusqu’à 4 ans et demi j’étais avec ma mère et mon père – tous deux musiciens. J’ai adoré cette période, c'était le paradis pour moi. Et puis je suis parti deux ans avec ma grand-mère qui n’était pas très correcte. Je crois qu’elle était malade mentale et sexuellement dérangée. Et puis vers 6 ans et demi je suis reparti chez mes parents qui s’étaient séparés. Ensuite entre 11 et 13 ans c’était le chaos pour moi. Je ne savais pas comment être un adolescent. L’école d’art était le refuge dont j’avais besoin en 1961, j’ai adoré ça. À l’époque je venais de rejoindre le groupe de Roger, The Detours. J’avais honte de dire que je faisais partie de ce groupe à l’époque. Je pensais que c’était un groupe nul, complètement idiot. Et un jour un groupe de filles de l’université sont venues à un concert et elles faisaient comme si nous étions les Beatles. On pensait qu’elles se fichaient de nous, mais ensuite elles sont venues nous voir pour nous dire qu’on était super bons. Trois ans plus tard, Dan et moi on a écrit les deux premières chansons des Who. Mais moi j’aurais préférais rester aux beaux-arts plutôt que dans le groupe. Moi je me sentais toujours plus jeune et moins mature que les autres." 

Vous avez commencé à détruire des guitares très tôt sur scène, il y avait une signification particulière ? 

"J’ai commencé à détruire des guitares en 1964. Je venais de suivre des cours avec cet artiste allemand qui avait pris des cours avec le peintre anglais David Bomberg. David était juif, immigré et il avait donné des cours à Lucian Freud et Gustave Matzka. Et Gustave Matzka était un artiste très radical. Il faisait un distinguo entre l’environnement et la nature. L’environnement on ne devrait le protéger car à l’époque, au début des années 60 on disait qu’il fallait protéger l’environnement. Et lui disait : 'Fuck l’environnement ! Ce qu’on doit protéger c’est la nature !'. D’une certaine manière c’était le premier apôtre du changement climatique. Et il a commencé à dire que les artistes avaient une responsabilité. Les artistes devaient selon lui refléter ce qu’on faisait au monde. Et ce qu’on faisait au monde c’est qu’on le détruisait. J’ai décidé d’inclure ça dans mes performances. 

Notre public était essentiellement composé de jeunes garçons Mods qui ne savaient pas comment changer le monde. 

"Mon style à la guitare était très explosif avec beaucoup de feedback. Un jour, elle s’est cassée. Beaucoup de gens ont pensé que c’était un gimmick mais c’était en fait très sérieux". 

Il y avait un autre groupe qui s’appelait The Move, qui jouait au Marquee Club en même temps que nous au début de l’année 1965 qui avait pour habitude de casser des postes de TV sur scène. Je pense qu’ils nous copiaient un peu mais j’aimais ça, car c’était une façon de dénoncer le conformisme et la vacuité de la télé."

Les Who à Paris en avril 1966 : Roger Daltrey, Pete Townshend, Keith Moon et John Entwistle © Getty / Sygma / Apis / Jacques Haillot
Les Who à Paris en avril 1966 : Roger Daltrey, Pete Townshend, Keith Moon et John Entwistle © Getty / Sygma / Apis / Jacques Haillot © Getty / Sygma / Apis / Jacques Haillot

On vous a tout de suite considérés comme les parrains du mouvement Punk

"Les gens aimaient Yello, Pink Floyd, The Clash, Génération X, des gens qui reprenaient tous des chansons des Who ! J’ai adoré le punk parce que je me suis dit que ça allait me permettre d’en finir avec les Who. Pour être honnête, J’aurais aimé qu’on meure tous dans un accident d’avion. C’est super que Roger et moi on se retrouve aujourd’hui, qu’on s’aime et qu’on fasse de nouvelles choses, mais vers 1975, 1976, lorsque Keith Moon a commencé à devenir incontrôlable, on a réussi à sortir uniquement une moitié d’album potable qui est "Who are you" mais avec des passages compliqués : on a avait perdu notre mojo. L’alchimie en studio n’était plus là. On était partis dans des directions différentes, on avait perdu contact avec notre auditorat. Avec Quadrophenia, trois ans plus tôt, j’avais essayé de reconnecter les Who avec leur public. Ça a marché brièvement mais pas longtemps. En 1976-77, il était clair que Keith Moon était une cause perdue. Nous aurions dû nous arrêter là. Peut-être que si nous nous étions arrêté à cette époque, Keith Moon serait toujours en vie [il est mort le 7 septembre 1978]"

Il y a une sorte de nostalgie heureuse dans ce disque  

"Toutes les chansons parlent plus ou moins du fait de devenir vieux et ou de gérer le fait d’être vieux. 

"Je crois que Roger et moi avons atteint un stade où on ne peut plus dire : 'On devient vieux', non : on est vieux". 

Je suis réaliste et j’ai de la chance d’être réaliste. Il y a des côtés négatifs, comme par exemple voir une jolie fille dans la rue et s’imaginer qu’on pourrait avoir ses chances alors que pas du tout, bref, il y’a des hauts et des bas, mais je suis en bonne santé et rien ne m’empêche de faire ce que j’ai à faire sur scène. Roger, lui, passe par des moments plus compliqués, s’il fait trop chaud, trop froid, s’il y a de la fumée, de la fumée de marijuana, si l’air est trop sec, ces choses là affectent sa voix."

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.