Un cartel, dit cartel du jambon. Une preuve d'entente illicite, en l’occurrence un carnet, qui aurait été fabriquée de tout pièce. Des amendes qui se chiffrent en dizaines de millions d’euros. Polar dans le monde du cochon ou plus exactement à la Cooperl, coopérative de producteurs de porcs de l’ouest de la France.

L'amende de 35 millions d'euros que la Cooperl doit payer pour entente illicite est-elle justifiée ?
L'amende de 35 millions d'euros que la Cooperl doit payer pour entente illicite est-elle justifiée ? © Getty / Javier Zayas Photography

En juillet dernier le couperet tombe : la Cooperl, coopérative de producteurs de porcs de l’ouest de la France, est condamnée à une amende de 35 millions d’euros par l’autorité de la concurrence pour entente sur les prix du jambon. Depuis le début de l’affaire, en 2012, ses dirigeants clament leur innocence. Ils produisent aujourd’hui une expertise prouvant que le seul élément à charge est un faux, et menacent, en cas d’application de la condamnation, de fermer des usines partout en France.

La Cooperl, vous connaissez forcément au moins une de ses marques : Brocéliande, Madrange, Montagne Noire, Prédault. Et bien aujourd’hui la Cooperl se rebelle. Il faut dire que la sanction est rude, d’autant plus rude évidemment s’il s’avère qu’elle n’est pas justifiée : une amende de 35 millions d’euros. "Qui peut aujourd’hui payer 35 millions d’euros ?" demande Emmanuel Commault, le directeur général de la coopérative, "quand toutes les entreprises de France et du monde sont affaiblies par la crise économique du Covid".

Des menaces sur les emplois et les usines

Une condamnation tellement lourde qu’aujourd’hui, les dirigeants de la Cooperl qui se sentent injustement traités, menacent de fermer des usines. "Quand vous êtes face à une crise de liquidité majeure" détaille Emmanuel Commault "vous devez interrompre tous les recrutements, cesser tous les investissements, et vous devez réduire drastiquement vos coûts : ça veut dire baisse des salaires et réduction du nombre d’usines". Il faut dire que, dans un marché très concurrentiel, la Cooperl est un groupe solide, au modèle économique qui fonctionne, qui affiche deux milliards de chiffre d’affaire annuel, avec un résultat net de 29 millions d’euros en 2019. Il faut dire aussi qu’à chaque fois que la Cooperl a été sollicitée par l’État, par le biais du CIRI, le Comité Interministériel de Restructuration Industriel, la coopérative a toujours répondu présent. Pour reprendre les quatre sites de Brocéliande avec tous les salariés, puis les 8 sites de la Financière Turenne Lafayette, avec la promesse, là-aussi, de n’en fermer aucun. Résultat, le groupe est en surcapacité industrielle, ce qui n’a pas posé de problème jusque-là, ce qui semble en revanche ingérable si l’amende tombe.

"Nous sommes victimes d’une cabale"

Alors pour ne pas en arriver là, la Cooperl abat ses cartes. Elle se dit victime d’un concurrent, l’espagnol Campofrio, qui appartient aujourd’hui à un groupe mexicain. Campafrio est impliqué dans cette affaire d’entente sur les prix du jambon, entre 2010, 2011 et 2012. Ses dirigeants l’ont reconnu et demandé la clémence. En échange, ils auraient fourni des éléments plus étayés sur le rôle des autres membres supposés de ce cartel du jambon, et c’est à partir de là qu’apparaît le nom de la Cooperl.

"Ça n’a aucun sens économique" s’insurge Emmanuel Commault. Entre 2010 et 2012, la période incriminée "nous avons au contraire été victime de cette entente. Nous avons perdu à cette époque-là 25% de nos parts de marché".

"Une preuve fabriquée de toute pièce" 

Mais Campofrio a fourni une preuve : un carnet, celui dans lequel un directeur du groupe Aoste, société sœur de Campofrio, notait tout de cette entente au fil du temps et des appels, 80 pages d’annotations au total. C’est sur la base de cette preuve que la Cooperl a été condamnée par l’Autorité de la Concurrence. Or aujourd’hui, la Cooperl a entre les mains une expertise qui ne semble laisser aucun doute. "Ce carnet a été fabriqué de toutes pièces" détaille Maître Frédéric Bélot, l’avocat de la Cooperl, en lisant les conclusions de l’experte. "Il n’a pas été rempli sur deux ans, mais rédigé en continu, sur un laps de temps assez court, sans trace de manipulation, d’usure ou de vieillissement. Sans ratures, sans saut de ligne". "Autant dire" conclue l’avocat "que nous sommes très clairement en présence d’un faux".

Des démarches judiciaires en cours

La contre-attaque  judiciaire de la Cooperl se déroule sur plusieurs plans. D’abord il y a une plainte, au pénal, avec constitution de partie civile, pour faux, usage de faux et dénonciation calomnieuse. Plainte qui remonte à 2018. "On a l’impression" accuse Maître Bélot, "que l’autorité de la concurrence a perdu son bon sens dans cette affaire en condamnant mon client avant même que le juge pénal n’ait eu le temps d’examiner le carnet et confronter son auteur". Par ailleurs, la Cooperl fait appel de la décision de l’autorité de la concurrence devant la cour d’appel de Paris. Une procédure qui peut durer plusieurs années et qui n’est pas suspensive. Enfin la coopérative a saisi le premier Président de la cour d’appel pour demander une suspension justement de l’exécution de la condamnation. "Je ne suis pas naïf, je sais que le monde des affaires est un monde très dur" confie Emmanuel Commault "mais se voir accuser faussement jusqu’à être mis en péril, c’est totalement intolérable, et nous allons nous battre jusqu’au bout".

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